
Simone Weil, portrait (1942)
Sources vérifiées au RAG (corpus Weaviate) : Simone Weil, Attente de Dieu (1942) et La Pesanteur et la grâce (recueil posthume, 1947) — chapitres sur le malheur (« L'amour de Dieu et le malheur »), l'attention créatrice, l'amour du prochain, la pesanteur et la grâce. Non indexés, signalés : Etty Hillesum (Une vie bouleversée, journal et lettres — le « cœur pensant ») ; les textes bibliques (Job, parabole du bon Samaritain, légende du Graal) ; les références antiques (esclavage romain) ; tout commentateur (Bourgeois, Pétrement, Esprit) évoqué sans citation.
Il y a, dans Attente de Dieu, une image que Simone Weil emprunte à la première légende du Graal, et qui condense toute la difficulté de notre saison. Le Graal, dit-elle, cette pierre miraculeuse qui rassasie toute faim, « appartient à quiconque dira le premier au gardien de la pierre, roi aux trois quarts paralysé par la plus douloureuse blessure : "Quel est ton tourment ?" ». Tout est là, dans cette phrase : un roi blessé, presque détruit, incapable de guérir par ses propres forces ; et la guérison qui ne vient pas d'un remède, d'une potion, d'un acte héroïque, mais d'une question — d'un seul homme qui, au lieu de passer, s'arrête et demande à l'autre ce qui le ronge. Notre série n'a pas cessé de poser deux questions jumelles : qui est blessable, et qui peut dire sa blessure, ou est dit par d'autres ? Le roi pêcheur de la légende ne peut pas dire son tourment ; il faut qu'un autre le nomme pour lui, ou plutôt qu'un autre lui en ouvre la possibilité par sa question. Weil fait de cette scène le modèle exact de ce qu'elle nomme l'attention, et c'est par là que nous entrerons dans une pensée qui est, de toute notre histoire, la plus extrême sur la vulnérabilité — la plus lucide, diront ses admirateurs ; la plus dangereuse, diront ses critiques. Car Simone Weil ne se contente pas de décrire la blessure : elle distingue, à l'intérieur de la souffrance, une région à part qu'elle appelle le malheur, et elle soutient que cette région-là défait l'homme jusque dans son âme, le change en chose, le rend muet et méprisable — et qu'il n'existe qu'une seule réponse juste à cette défaite, une faculté si rare qu'elle la nomme un miracle. Une précision de méthode avant de commencer, conforme à notre règle de sourçage : Simone Weil est, elle, présente dans notre corpus vérifié — Attente de Dieu et La Pesanteur et la grâce y sont indexés, et toutes les citations weiliennes de ce cours en proviennent ligne à ligne. En revanche la seconde voix que nous convoquerons, celle d'Etty Hillesum, n'est pas indexée ; nous la ferons entendre comme un contrepoint, en signalant chaque fois que nous quittons le terrain vérifié pour la mémoire. Et nous gardons le roi blessé devant les yeux, car la question qu'on lui doit — « Quel est ton tourment ? » — sera le critère de tout ce qui suit.
Commençons par l'objet le plus difficile : le malheur lui-même, qu'il faut soigneusement distinguer de la souffrance. C'est la thèse fondatrice du texte, et Weil l'énonce sans détour : « Dans le domaine de la souffrance, le malheur est une chose à part, spécifique, irréductible. Il est tout autre chose que la simple souffrance. Il s'empare de l'âme et la marque, jusqu'au fond, d'une marque qui n'appartient qu'à lui, la marque de l'esclavage. » Notons le mot — esclavage — et la référence qui l'accompagne : « L'esclavage tel qu'il était pratiqué dans la Rome antique est seulement la forme extrême du malheur. Les anciens, qui connaissaient bien la question, disaient : "Un homme perd la moitié de son âme le jour où il devient esclave." » (La sentence antique et la pratique romaine sont citées par Weil sans référence précise — non indexées à notre corpus, à vérifier.) On mesure ici à quel point Weil radicalise tout ce que notre saison a vu jusqu'à présent. La vulnérabilité, chez Platon, c'était l'âme suspendue à des biens qu'elle peut perdre ; chez les tragiques, c'était la fortune qui défait la vie bonne. Mais ces blessures-là laissent l'âme entière, même déchirée. Le malheur, lui, n'est pas une douleur de plus : c'est une opération sur le sujet, une amputation. Weil le distingue par deux traits. D'abord il est inséparable de la douleur physique, ou de quelque chose d'analogue : « Un chagrin qui n'est pas ramassé autour d'un tel noyau irréductible est simplement du romantisme. » Même le deuil, dit-elle, n'est vrai malheur que par sa part charnelle — « une difficulté à respirer, un étau autour du cœur, ou un besoin inassouvi, une faim ». Le reste, ce qui n'est pas accroché à ce noyau physique, « est artificiel, imaginaire, et peut être anéanti par une disposition convenable de la pensée ». Voilà le premier critère : pas de malheur sans le corps. Et c'est ici que la pensée weilienne renoue, par un détour mystique, avec une intuition que notre saison phénoménologique a creusée — je suis un corps exposé, et c'est par le corps que la nécessité me saisit.
Le second trait du malheur est plus terrible encore, parce qu'il touche non plus le corps mais le rapport de l'âme à elle-même. Le malheur, écrit Weil, « durcit et désespère parce qu'il imprime jusqu'au fond de l'âme, comme avec un fer rouge, ce mépris, ce dégoût et même cette répulsion de soi-même, cette sensation de culpabilité et de souillure, que le crime devrait logiquement produire et ne produit pas ». Qu'on pèse ce renversement, car il est le cœur de la doctrine. Le mal, dit-elle, « habite dans l'âme du criminel sans y être senti. Il est senti dans l'âme de l'innocent malheureux ». Tout se passe comme si l'état d'âme qui conviendrait au coupable — la honte, le dégoût de soi — avait été détaché du crime et collé au malheur, « et même à proportion de l'innocence des malheureux ». Le malheureux se sent souillé, et d'autant plus qu'il est innocent. C'est une loi, et Weil la fonde sur une observation d'une cruauté animale : « Les poules se précipitent à coups de bec sur une poule blessée. C'est un phénomène aussi mécanique que la pesanteur. Tout le mépris, toute la répulsion, toute la haine que notre raison attache au crime, notre sensibilité l'attache au malheur. » Le malheureux est méprisé — par les autres d'abord, qui s'écartent de lui comme les poules de la poule blessée ; et ce mépris, dit-elle, « chez le malheureux, se tournent contre lui-même, pénètrent au centre de l'âme, et de là colorent de leur coloration empoisonnée l'univers tout entier ». Ce retournement du mépris contre soi, Weil le nomme « l'essence même du malheur ; il n'y a pas de malheur là où il ne se produit pas ». La vulnérabilité atteint ici son degré ultime de notre histoire : elle n'est plus seulement exposition à la perte, elle est dépossession de soi par le dedans, l'âme prenant le parti de ses bourreaux contre elle-même.
De là découle ce qui est, pour notre critère de série, la conséquence décisive : le malheur rend muet. Les sources weiliennes sont ici d'une précision implacable. « Ceux à qui il est arrivé un de ces coups après lesquels un être se débat sur le sol comme un ver à moitié écrasé, ceux-là n'ont pas de mots pour exprimer ce qui leur arrive. » Le malheur est sans langage, et il est même intransmissible : « C'est quelque chose de spécifique, irréductible à toute autre chose comme les sons, dont rien ne peut donner aucune idée à un sourd-muet. » Ceux qui n'ont pas connu le malheur proprement dit — même ceux qui ont beaucoup souffert — n'en ont « aucune idée ». Et voici la pointe la plus sombre : « ceux qui ont été eux-mêmes mutilés par le malheur sont hors d'état de porter secours à qui que ce soit et presque incapables même de le désirer. Ainsi la compassion à l'égard des malheureux est une impossibilité. Quand elle se produit vraiment, c'est un miracle plus surprenant que la marche sur les eaux, la guérison des malades et même la résurrection d'un mort. » Mesurons ce que cette phrase défait. Toute notre tradition du care — que la saison neuf de cette série explorera — repose sur l'idée que la souffrance d'autrui appelle une réponse, et qu'une telle réponse est, sinon facile, du moins possible et même naturelle au cœur humain. Weil coupe cette racine : la compassion vraie pour le malheureux n'est pas naturelle, elle est presque impossible, parce que le malheur a rendu son objet repoussant et son sujet muet. Reprenons nos deux questions jumelles. Qui est blessable ? Le malheureux, au point de n'être plus qu'« un peu de chair nue, inerte et sanglante au bord d'un fossé, sans nom, dont personne ne sait rien ». Et qui peut dire sa blessure ? Personne — le malheur lui a ôté la parole, et il a ôté aux autres jusqu'au désir de l'entendre. La blessure suprême est celle qui se rend elle-même indicible et inaudible. C'est pourquoi le roi du Graal ne peut que dépendre d'un autre pour la nommer.
Cet autre, et son acte, sont l'autre versant de la pensée weilienne — l'attention. Et il faut comprendre que pour Weil, l'attention n'est pas un sentiment, pas un élan, pas même de la bonté : c'est une opération précise, presque technique, et d'une rareté extrême. « Les malheureux n'ont pas besoin d'autre chose en ce monde que d'hommes capables de faire attention à eux. La capacité de faire attention à un malheureux est chose très rare, très difficile ; c'est presque un miracle ; c'est un miracle. Presque tous ceux qui croient avoir cette capacité ne l'ont pas. La chaleur, l'élan du cœur, la pitié n'y suffisent pas. » Voilà qui congédie d'avance toute sentimentalité de la solidarité : on peut être plein de bons sentiments et n'avoir aucune attention. Qu'est-ce donc que l'attention ? Weil la décrit par la parabole du bon Samaritain, qu'elle relit d'une manière inouïe. Le Samaritain qui s'arrête devant le corps inerte au bord de la route, dit-elle, accomplit un acte de connaissance avant d'accomplir un acte de bonté : « Cette attention est créatrice. » Pourquoi créatrice ? Parce que, dans l'état où le malheur l'a réduit, le malheureux a cessé d'exister comme homme. « L'attention créatrice consiste à faire réellement attention à ce qui n'existe pas. L'humanité n'existe pas dans la chair anonyme inerte au bord de la route. Le Samaritain qui s'arrête et regarde fait pourtant attention à cette humanité absente. » L'attention ne constate pas une humanité présente : elle la fait revenir à l'existence là où elle avait été effacée. C'est en quoi elle est l'exact répondant du malheur. Le malheur change l'homme en chose ; l'attention rechange la chose en homme. Et Weil franchit ici un pas que nous devons regarder en face : cette attention, dit-elle, « au moment où elle s'opère elle est renoncement. Du moins si elle est pure. L'homme accepte une diminution en se concentrant pour une dépense d'énergie qui n'étendra pas son pouvoir, qui fera seulement exister un être autre que lui, indépendant de lui ». L'attention vraie ne s'augmente pas en donnant ; elle se diminue. Elle ne ramène pas l'autre à soi ; elle le laisse exister hors de soi. C'est le contraire exact de la possession, et le contraire exact de la pesanteur.
La pesanteur — c'est le concept qui commande tout le système, et qui donne à la vulnérabilité weilienne sa profondeur métaphysique. Dans La Pesanteur et la grâce, Weil pose l'axiome : « Tous les mouvements naturels de l'âme sont régis par des lois analogues à celles de la pesanteur matérielle. La grâce seule fait exception. » Deux forces, dit-elle, « règnent sur l'univers : lumière et pesanteur ». La pesanteur, c'est la nécessité aveugle qui fait que les poules picorent la poule blessée, que les hommes s'écartent du malheureux, que l'âme méprisée se méprise. Weil en donne une formulation glaçante de précision : « Pourquoi est-ce que dès qu'un être humain témoigne qu'il a peu ou beaucoup besoin d'un autre, celui-ci s'éloigne ? Pesanteur. » Le besoin repousse ; la dépendance affichée fait fuir — voilà une loi de la nature humaine, aussi mécanique que la chute des corps. Et c'est exactement pourquoi l'attention est miraculeuse : elle va contre la pesanteur, vers celui dont le besoin devrait nous faire fuir. Weil pousse cette physique morale jusqu'à une vision quasi mécaniste de la condition humaine : « quand un homme se détourne de Dieu, il se livre simplement à la pesanteur. Il croit ensuite vouloir et choisir, mais il n'est qu'une chose, une pierre qui tombe. » Même les criminels, dit-elle, « ne sont que des tuiles détachées d'un toit par le vent et tombant au hasard ». Tout, dans l'ordre naturel, obéit « à des lois mécaniques aussi aveugles et aussi précises que les lois de la chute des corps ». La grâce seule fait exception — et l'attention au malheureux est, dans l'expérience humaine, le lieu où la grâce perce la pesanteur. C'est ici qu'apparaît le mot le plus controversé de tout le lexique weilien, que nous devons nommer avant d'en faire le procès : la décréation. L'attention pure est renoncement, diminution, consentement à n'être plus le centre ; et au sommet de cette logique, Weil pense un effacement volontaire du moi, un défaire de soi qui imite le retrait par lequel Dieu, en créant, a consenti à n'être pas tout. (Le terme « décréation » comme tel n'apparaît pas dans les chunks vérifiés ; il est attesté ailleurs dans La Pesanteur et la grâce — ici présenté comme synthèse, à vérifier sur pièces.) Le malheureux est décréé malgré lui, vidé de soi par le fer rouge ; le saint se décrée volontairement, par amour. Et l'on pressent déjà l'objection : entre la décréation subie et la décréation voulue, n'y a-t-il pas un abîme que Weil franchit trop vite ?
C'est la controverse, et elle est réelle, ancienne, et elle porte exactement là. La valorisation weilienne du malheur — cette idée que le malheur est une « chose à part », presque un sacrement à l'envers, et que la décréation est la plus haute destinée de l'âme — est-elle lucidité ou complaisance dangereuse dans la souffrance ? Instruisons d'abord l'accusation, car elle est forte. Premier grief : esthétiser le malheur. À faire du malheur une catégorie quasi sacrée, irréductible, supérieure à la simple souffrance, ne risque-t-on pas de le sublimer, de le rendre désirable, de transformer en chemin spirituel ce qui devrait d'abord être combattu, soigné, aboli ? Une éthique du care, une politique des droits, répondraient : le malheur n'a pas à être contemplé, il a à être réduit ; la première justice due au roi blessé n'est pas qu'on lui demande son tourment, c'est qu'on le guérisse. Deuxième grief, plus grave, qui vise la décréation : prôner l'effacement du moi à des êtres déjà écrasés, n'est-ce pas redoubler leur oppression d'une caution mystique ? Dire à l'esclave qu'il perd la moitié de son âme — et faire de cette perte un modèle spirituel — peut s'entendre comme une consolation ou comme une trahison. La critique féministe et la critique sociale l'ont dit : il y a quelque chose de suspect à ce qu'une pensée du renoncement de soi s'adresse précisément à ceux dont la société a déjà confisqué le soi. Troisième grief enfin, biographique et qu'on ne peut écarter : Simone Weil a vécu sa doctrine jusqu'à la mort — elle s'est imposé le travail à l'usine, la privation, et l'on rapporte qu'elle est morte en 1943 ayant refusé de manger davantage que les rations de la France occupée. (Les éléments biographiques sont ici donnés de mémoire — non indexés, à vérifier.) L'accusation conclut : cette pensée confond la lucidité sur le malheur avec un consentement au malheur, et fait de l'auto-anéantissement une vertu.
Il faut maintenant instruire la défense, et elle est tout aussi forte, parce qu'elle se tient sur le terrain même du texte vérifié. À l'accusation d'esthétiser le malheur, Weil oppose le fait que toute sa description en interdit l'esthétisation : un malheur qui change l'homme en ver écrasé, qui le rend muet et méprisable, qui colore de poison l'univers entier — il n'y a là rien à admirer, rien à désirer, et Weil le dit expressément, le malheur « durcit et désespère ». Loin de l'embellir, elle en fait le scandale par excellence, le lieu où même le Christ « a été contraint à supplier d'être épargné, à chercher des consolations auprès des hommes, à se croire abandonné de son Père ». Ce n'est pas une exaltation, c'est un constat d'horreur. À l'accusation de prôner l'effacement des opprimés, la défense répond par une distinction décisive que le texte autorise : la décréation que Weil valorise n'est jamais celle qu'on impose à autrui, c'est toujours celle qu'on s'impose à soi pour faire place à l'autre. L'attention créatrice est précisément l'inverse de l'écrasement : elle « fera seulement exister un être autre que lui, indépendant de lui ». Weil ne demande jamais au malheureux de s'effacer ; elle demande au fort, au pourvu, de se diminuer pour que le malheureux existe. Et son texte sur l'amour du prochain est, à cet égard, d'une exigence anti-paternaliste rare. Aimer le malheureux « en Dieu, pour Dieu », écrit-elle, ce sont « des expressions trompeuses et équivoques » ; il faut aimer le malheureux pour lui-même, « non pas comme unité dans une collection, non pas comme un exemplaire de la catégorie sociale étiquetée "malheureux", mais en tant qu'homme, exactement semblable à nous ». On reconnaît là, exactement, notre critère de série : le refus de l'étiquette, de la catégorie qui dit l'autre à sa place. Le malheureux ne doit pas être « simplement une occasion de faire le bien » — sans quoi « ils sont dans leur rôle naturel, dans leur rôle de matière, de choses. Ils sont aimés impersonnellement ». La défense conclut : Weil ne sacralise pas la souffrance d'autrui, elle interdit qu'on s'en serve. Reste que la controverse ne se tranche pas — car la même phrase qui interdit d'instrumentaliser le malheureux le pose aussi comme la voie royale de l'amour, et l'on peut toujours soupçonner que la pensée a besoin du malheur pour atteindre son objet le plus haut. Le soupçon est sain ; il ne suffit pas à réfuter une description que tous ceux qui ont approché la grande détresse reconnaissent comme exacte.
Pour éprouver cette pensée sur le terrain de l'histoire — celui que notre saison ne quitte jamais —, convoquons maintenant la voix qui la double et la déplace : Etty Hillesum. (Etty Hillesum n'est pas indexée à notre corpus ; tout ce qui suit relève de la mémoire et doit être vérifié sur pièces.) Jeune femme juive d'Amsterdam, morte à Auschwitz en 1943, elle a tenu pendant l'occupation un journal et écrit des lettres depuis le camp de transit de Westerbork, publiés sous le titre Une vie bouleversée. On lui attribue une formule devenue célèbre — vouloir être « le cœur pensant de la baraque », ou plus largement « le cœur pensant » au milieu de l'horreur. (Citation non indexée, donnée de mémoire — à vérifier.) L'intérêt de la mettre en regard de Weil n'est pas l'identité, c'est la différence dans la proximité. Comme Weil, Hillesum se tient au point exact où le malheur, au sens weilien, broie des hommes par millions — le camp est le lieu où l'on est précisément réduit à n'être qu'« un peu de chair nue, sans nom ». Comme Weil, elle refuse la haine, refuse le ressentiment, cherche une attention qui ne se détourne pas. Mais là où Weil pense la décréation, le retrait du moi, Hillesum semble vivre une affirmation paradoxale de la vie au sein même de la destruction — non un effacement, mais une présence intensifiée, un « oui » à l'existence qui ressemble moins au renoncement weilien qu'à une forme de gratitude tenue contre tout. Le « cœur pensant » n'est pas exactement l'attention décréée : c'est un cœur qui demeure cœur, qui continue de sentir et de penser quand tout pousse à l'engourdissement. Si l'on voulait situer ce contraste dans notre grille, on dirait que Weil pousse la vulnérabilité jusqu'au consentement à n'être plus, tandis que Hillesum la pousse jusqu'au maintien obstiné d'un soi qui pense et qui aime — deux saintetés de l'extrême, l'une par soustraction, l'autre par fidélité. Et c'est ici que notre critère de série revient nous interroger d'une façon dérangeante. Weil et Hillesum sont toutes deux des femmes qui ont écrit leur propre blessure — qui ont pu dire leur tourment, au rebours du roi muet du Graal. Mais elles l'ont dit pour des millions qui, eux, n'ont laissé aucun texte, aucune voix. Hillesum, depuis Westerbork, est elle-même une voix pour ceux qui n'en auront jamais ; et notre corpus, qui a gardé Weil et perdu — ou pas encore ingéré — Hillesum, répète à sa modeste échelle la sélection que l'histoire opère sans cesse : elle garde les mots de quelques-uns et laisse au silence l'immense majorité des malheureux. Que la seule voix capable de dire le malheur soit, presque toujours, celle de qui en a un peu réchappé ou de qui le regarde du dehors — c'est le paradoxe constitutif de notre série, et ces deux femmes le portent à incandescence.
Récapitulons, et passons le relais. Ce cours a vu la vulnérabilité atteindre, dans la pensée de Simone Weil, son point le plus extrême de toute notre histoire. D'un côté, le malheur : non plus une souffrance parmi d'autres, mais une opération qui marque l'âme au fer rouge, la change en chose, retourne contre elle le mépris du monde, et lui ôte jusqu'à la parole — au point que la compassion vraie devienne « un miracle plus surprenant que la résurrection d'un mort ». De l'autre, l'unique réponse juste : l'attention, qui n'est ni pitié ni élan, mais opération créatrice et renoncement, faculté si rare qu'elle est elle aussi un miracle — celle du Samaritain qui rend l'existence à l'humanité effacée, celle de l'homme qui demande au roi blessé « Quel est ton tourment ? ». Entre les deux, la grande physique de la pesanteur et de la grâce, qui fait de l'attention au plus faible le seul lieu où la nécessité aveugle se laisse percer. Nous avons instruit la controverse sans la trancher : on peut lire Weil comme la plus lucide des penseuses de la détresse, ou comme une mystique du renoncement qui frôle la complaisance dans la souffrance — et le texte donne des armes aux deux camps. Nous avons enfin laissé Etty Hillesum, non indexée, faire entendre une autre note dans le même enfer : non l'effacement, mais le cœur qui persiste à penser. Reste, pour notre histoire, un acquis qu'aucune saison ne pourra plus oublier : avec Weil, la vulnérabilité n'est plus seulement ce qui m'expose à la perte, elle est ce qui peut me déposséder de moi-même ; et le soin de l'autre n'est plus une inclination naturelle, mais une victoire contre la pesanteur. Les cours qui viennent — l'éthique du care, les capabilités, le sujet vulnérable du droit — chercheront à institutionnaliser cette réponse, à la rendre enseignable, distribuable, exigible. Weil aura posé, en amont de toute institution, la question que ces dispositifs devront sans cesse se reposer pour ne pas trahir leur objet : sont-ils encore capables de demander au malheureux, un par un, sans étiquette et sans le réduire à sa catégorie, « Quel est ton tourment ? »
Sources
- Simone Weil, Attente de Dieu (1942), « L'amour de Dieu et le malheur » — la définition du malheur : « Dans le domaine de la souffrance, le malheur est une chose à part, spécifique, irréductible. Il est tout autre chose que la simple souffrance. Il s'empare de l'âme et la marque, jusqu'au fond, d'une marque qui n'appartient qu'à lui, la marque de l'esclavage » ; « L'esclavage tel qu'il était pratiqué dans la Rome antique est seulement la forme extrême du malheur. Les anciens… disaient : "Un homme perd la moitié de son âme le jour où il devient esclave" » ; le noyau physique irréductible (« une difficulté à respirer, un étau autour du cœur ») et le « romantisme » du chagrin sans ce noyau. (Vérifié au RAG, cert. ~0,79.)
- Weil, ibid. — le mutisme du malheur : « ceux-là n'ont pas de mots pour exprimer ce qui leur arrive » ; l'incommunicabilité « comme les sons… à un sourd-muet » ; « ceux qui ont été eux-mêmes mutilés par le malheur sont hors d'état de porter secours… Ainsi la compassion à l'égard des malheureux est une impossibilité. Quand elle se produit vraiment, c'est un miracle plus surprenant que la marche sur les eaux… et même la résurrection d'un mort » ; le Christ contraint « à supplier d'être épargné… à se croire abandonné de son Père ». (Vérifié au RAG, cert. ~0,80.)
- Weil, ibid. — le retournement du mépris : « Les poules se précipitent à coups de bec sur une poule blessée. C'est un phénomène aussi mécanique que la pesanteur » ; « Tout le mépris… que notre raison attache au crime, notre sensibilité l'attache au malheur » ; le mépris « se tournent contre lui-même, pénètrent au centre de l'âme… Le premier est l'essence même du malheur » ; le fer rouge, « cette répulsion de soi-même… que le crime devrait logiquement produire et ne produit pas » ; « Le mal… est senti dans l'âme de l'innocent malheureux. » (Vérifié au RAG, cert. ~0,79.)
- Weil, ibid., « L'amour du prochain » / « Les formes implicites de l'amour de Dieu » — l'attention créatrice : « Cette attention est créatrice. Mais au moment où elle s'opère elle est renoncement… L'homme accepte une diminution… qui fera seulement exister un être autre que lui, indépendant de lui » ; « L'attention créatrice consiste à faire réellement attention à ce qui n'existe pas. L'humanité n'existe pas dans la chair anonyme inerte au bord de la route » ; « L'amour voit l'invisible » ; « Si quelqu'un veut se faire invisible, il n'a pas de moyen plus sûr que de devenir pauvre. » (Vérifié au RAG, cert. ~0,84.)
- Weil, ibid. — la rareté de l'attention et le Graal : « Les malheureux n'ont pas besoin d'autre chose en ce monde que d'hommes capables de faire attention à eux… c'est presque un miracle ; c'est un miracle… La chaleur, l'élan du cœur, la pitié n'y suffisent pas » ; la légende du Graal, le roi « aux trois quarts paralysé par la plus douloureuse blessure » et la question « Quel est ton tourment ? » ; aimer le malheureux « non pas comme un exemplaire de la catégorie sociale étiquetée "malheureux", mais en tant qu'homme, exactement semblable à nous ». (Vérifié au RAG, cert. ~0,82.)
- Weil, ibid. — anti-paternalisme : aimer le prochain « en Dieu, pour Dieu » = « des expressions trompeuses et équivoques » ; le malheureux comme « occasion de faire le bien » est aimé « impersonnellement… dans leur rôle de matière, de choses » ; « partout où les malheureux sont aimés pour eux-mêmes, Dieu est présent. » (Vérifié au RAG, cert. ~0,82.)
- Simone Weil, La Pesanteur et la grâce (recueil posthume, 1947) — l'axiome : « Tous les mouvements naturels de l'âme sont régis par des lois analogues à celles de la pesanteur matérielle. La grâce seule fait exception » ; « Deux forces règnent sur l'univers : lumière et pesanteur » ; « dès qu'un être humain témoigne qu'il a… besoin d'un autre, celui-ci s'éloigne ? Pesanteur » ; « Il croit ensuite vouloir et choisir, mais il n'est qu'une chose, une pierre qui tombe » ; les criminels « tuiles détachées d'un toit par le vent » ; le silence de Dieu, « les uns se mettent à se parler à eux-mêmes comme les fous… Les autres… donnent tout leur cœur au silence ». (Vérifié au RAG, cert. ~0,78–0,79.)
- Non indexés, signalés dans le cours : Etty Hillesum, Une vie bouleversée (journal 1941-1943 et lettres de Westerbork — le « cœur pensant », la mort à Auschwitz en 1943) ; les textes bibliques cités par Weil (Job, parabole du bon Samaritain, « la foi est la vue des choses invisibles » de saint Paul) ; la sentence antique sur l'esclave et la pratique romaine ; le terme et la doctrine de la « décréation » (attestés ailleurs dans La Pesanteur et la grâce, non présents dans les chunks vérifiés) ; les éléments biographiques de Weil (usine, refus de s'alimenter, mort en 1943) ; tout commentateur (Pétrement, Bourgeois, revue Esprit).