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Simone de Beauvoir : la fabrique des corps vulnérables

Saison 8, cours 10 · 23 min · Une histoire philosophique de la vulnérabilité master

Sources vérifiées au RAG (corpus Weaviate) : Simone de Beauvoir, La Vieillesse (Gallimard, 1970) — les pages sur le « crime de notre société » et la « politique de la vieillesse », sur l'œil impitoyable de l'entourage, sur le rapport dialectique de l'être-pour-soi et de l'être-pour-autrui, sur l'« espèce étrangère » et la disqualification sociale du travailleur vieilli. Non indexés au corpus, signalés dans le cours : Le Deuxième Sexe (1949), Une mort très douce (1964), Jean-Paul Sartre (la phénoménologie du pour-soi et du pour-autrui).

Une femme de quatre-vingts ans est assise dans son fauteuil et chasse ceux qui viennent la voir. Sa nièce le raconte à Beauvoir, dans une de ces lettres dont La Vieillesse est constellée : « Elle est devenue progressivement folle de malheur et d'angoisse à l'idée qu'elle est vieille. Sa souffrance est tellement insupportable que je ne retournerai pas la voir. » La vieille dame refuse de sortir pour ses courses, dit la lettre, « parce qu'on la complimente sur sa démarche alerte et sa merveilleuse santé (c'est vrai) ». Notez bien le « c'est vrai » glissé entre parenthèses. Son corps va bien. Ce qui ne va pas, ce n'est pas son organisme, c'est le regard qui se pose sur lui — ces voisins qui la félicitent et qu'elle ne peut plus supporter, ce miroir social qui lui renvoie sans relâche un mot qu'elle refuse : vieille. « Tout est dérisoire, grotesque, grimaçant, devant l'intensité de son malheur. Elle ne fait plus rien. Ne s'habille plus, ne se déshabille plus. » Voilà la scène par laquelle nous entrons, parce qu'elle tient déjà tout le cours : une vulnérabilité qui n'est presque pas dans la chair, et qui est presque entièrement dans le rapport à autrui. La question de notre série y est posée d'emblée, et sous ses deux faces. Qui est blessable ? Et qui dit la blessure — elle qui s'enferme dans son mutisme, ou la nièce, l'entourage, la société qui parle d'elle à sa place et finit par ne plus venir ?

Ce cours porte sur l'ouvrage que Simone de Beauvoir publie chez Gallimard en 1970, La Vieillesse — un livre énorme, méthodique, presque insoutenable à force d'accumulation de faits, et dont la thèse centrale est l'une des plus dérangeantes que notre histoire ait croisées. Cette thèse, on peut la formuler d'une phrase : la vulnérabilité du grand âge n'est pas une fatalité biologique, c'est une fabrication sociale. Le vieillard déchu, le « rebut », le « déchet » — ce sont les mots de Beauvoir — ne tombe pas du ciel de la nature ; il est préfabriqué, longtemps à l'avance, par une société qui mutile l'homme dès sa jeunesse et le jette quand il a cessé de produire. Reconnaissons aussitôt le geste. C'est le même que celui de Beauvoir vingt et un ans plus tôt, dans Le Deuxième Sexe (non indexé au corpus — à vérifier), avec la formule devenue célèbre : on ne naît pas femme, on le devient. La vulnérabilité comme construit, et non comme donné. Ce que la nature semble imposer — l'infériorité de la femme, la déchéance du vieux — n'est, à le regarder de près, qu'une situation sociale naturalisée, c'est-à-dire un rapport de domination déguisé en destin. Nous avons déjà rencontré ce geste dans notre série, au cours sur Wollstonecraft et Olympe de Gouges en saison sept : la fragilité prétendue des femmes y apparaissait comme le produit d'une éducation et d'un ordre, non comme une donnée de leur sexe. Beauvoir l'applique ici à l'âge, et l'âge a ceci de redoutable que personne ne peut s'en croire dispensé. La femme reste l'autre de l'homme ; mais le vieillard, lui, est l'autre que nous serons tous.

Posons d'abord le pôle social de la thèse, car c'est lui qui fait la force critique du livre. Le passage le plus violent de La Vieillesse est aussi son plus grand : « C'est là le crime de notre société. Sa "politique de la vieillesse" est scandaleuse. » Lisez la suite, elle ne laisse aucune échappatoire. « Mais plus scandaleux encore est le traitement qu'elle inflige à la majorité des hommes au temps de leur jeunesse et de leur maturité. Elle préfabrique la condition mutilée et misérable qui est leur lot dans leur dernier âge. C'est par sa faute que la déchéance sénile commence prématurément, qu'elle est rapide, physiquement douloureuse, moralement affreuse parce qu'ils l'abordent les mains vides. Des individus exploités, aliénés, quand leur force les quittent, deviennent fatalement des "rebuts", des "déchets". » Pesons le verbe : préfabriquer. La déchéance du dernier âge n'est pas l'œuvre du temps qui passe, elle est l'œuvre d'une vie de mutilation. Celui qui arrive vieux « les mains vides » a été vidé, longtemps avant, par un travail qui l'a usé sans le faire grandir, par une existence où, dit Beauvoir ailleurs, « il ne lui a pas été donné de s'engager dans des projets qui auraient peuplé le monde de buts, de valeurs, de raisons d'être ». La vieillesse misérable est le solde d'un compte que la société a tenu contre lui toute sa vie. Et de là découle l'argument qui ruine d'avance toute charité tardive : « tous les remèdes qu'on propose pour pallier la détresse des vieillards sont si dérisoires : aucun d'eux ne saurait réparer la systématique destruction dont des hommes ont été victimes pendant toute leur existence. Même si on les soigne, on ne leur rendra pas la santé. Si on leur bâtit des résidences décentes, on ne leur inventera pas la culture, les intérêts, les responsabilités qui donneraient un sens à leur vie. » C'est une thèse politique avant d'être morale. On ne répare pas à quatre-vingts ans ce qu'on a détruit à vingt, à quarante. Les belles maisons de retraite, les soins, l'aumône d'une pension : tout cela vient trop tard et reste à côté du problème. Beauvoir le formule en une question qui clôt le passage et qu'aucun établissement, à elle seule, ne résout : « que devrait être une société pour que dans sa vieillesse un homme demeure un homme ? »

Sa réponse à cette question est d'une simplicité tranchante : « Il faudrait qu'il ait toujours été traité en homme. » Et c'est ici que la critique sociale prend toute son ampleur, car elle débusque l'hypocrisie de l'humanisme officiel. « Par le sort qu'elle assigne à ses membres inactifs, la société se démasque ; elle les a toujours considérés comme du matériel. Elle avoue que pour elle seul le profit compte et que son "humanisme" est de pure façade. » Le vieillard est le révélateur. Tant qu'on est productif, on est compté parmi les hommes ; le jour où l'on cesse de produire, on découvre ce que la société pensait de nous tout du long — du matériel, un outil, dont on se débarrasse une fois émoussé. Beauvoir trace ici un parallèle qui dit tout de sa lecture marxiste : « Au XIXe siècle, les classes dominantes assimilaient explicitement le prolétariat à la barbarie. Les luttes ouvrières ont réussi à l'intégrer à l'humanité. Mais seulement en tant qu'il est productif. Les travailleurs vieillis, la société s'en détourne comme d'une espèce étrangère. » L'intégration du travailleur à l'humanité fut conditionnelle, et la condition était le rendement ; la vieillesse révèle le caractère provisoire de cette intégration. Et pour que nul ne croie à une fatalité technique, Beauvoir convoque l'enquête comparée : « L'ensemble des enquêtes, l'exemple des pays scandinaves, prouvent que l'inactivité imposée aux vieillards n'est pas une fatalité naturelle, mais la conséquence d'une option sociale. » C'est le mot décisif — option sociale, par opposition à fatalité naturelle. Le vieil ouvrier est « disqualifié » par le progrès technique, certes, mais « un recyclage convenable aurait pu l'améliorer » ; sa fatigue, sa maladie « ne sont pas des conséquences directes de la sénescence » mais d'un surmenage qu'une autre organisation du travail éviterait. « Un homme de 65 ans qui aurait ménagé ses forces pourrait sans difficulté remplir les tâches devenues trop lourdes pour le vieil ouvrier surmené. » La preuve que c'est fabriqué, c'est que cela se fabrique autrement ailleurs : « c'est ce qui se réalise partiellement en Suède, en Norvège. » Mais « dans notre société, où l'on ne tient compte que du profit, les entrepreneurs préfèrent évidemment une exploitation intensive des salariés : quand ils sont finis, on les jette, on en reprend d'autres ». Le vieillard n'est pas un accident de la biologie ; il est un produit de l'économie.

Cette « espèce étrangère » revient comme un leitmotiv, et Beauvoir lui donne sa raison la plus profonde, qui n'est plus économique mais existentielle — et qui doit, on le devine, beaucoup à la phénoménologie de Sartre (non indexé au corpus — à vérifier). Pourquoi le vieillard nous apparaît-il comme d'une autre espèce, comme quelqu'un en qui nous refusons de nous reconnaître ? Parce que, écrit Beauvoir, « le vieillard — sauf exceptions — ne fait plus rien. Il est défini par une exis, non par une praxis. Le temps l'emporte vers une fin — la mort — qui n'est pas sa fin, qui n'est pas posée par un projet. Et c'est pourquoi il apparaît aux individus actifs comme une "espèce étrangère" dans laquelle ils ne se reconnaissent pas. » Voilà l'articulation centrale du livre. L'homme actif se définit par ses projets, par ce qu'il vise et fait advenir — une praxis ; le vieillard, à mesure que l'avenir se rétrécit, n'est plus qu'un état, une présence sans visée — une exis. Or la réciprocité humaine, dit Beauvoir, « exige essentiellement qu'à partir de ma dimension téléologique je saisisse celle de l'autre » : je reconnais autrui comme mon semblable parce qu'il poursuit, comme moi, des fins. Le vieillard, qui ne poursuit plus rien aux yeux des actifs, sort du cercle de la réciprocité. « Cette exclusion n'est possible que parce que la complicité de principe avec toute entreprise ne joue plus dans son cas. » Et Beauvoir avoue, avec une honnêteté qui ne dédouane rien, le fond de répulsion qui sous-tend cette exclusion : « la vieillesse inspire une répugnance biologique ; par une sorte d'autodéfense on la rejette loin de soi ». Nous tenons là le premier nœud de la controverse que ce cours doit instruire dans les deux sens. Car Beauvoir ne dit pas que tout est social. Elle dit, et c'est plus difficile, que le social travaille à même un noyau biologique réel.

Il faut donc maintenant tenir l'autre bout, celui que Beauvoir n'a jamais lâché et qui interdit de faire d'elle une simple constructiviste. Le déclin organique, elle le décrit crûment, et elle refuse de le dissoudre dans le discours sur la fabrication sociale. « Quel que soit le contexte, écrit-elle, les données biologiques demeurent. Pour chaque individu la vieillesse entraîne une dégradation qu'il redoute. » La phrase est nette : quel que soit le contexte. Aucune société, si juste fût-elle, ne supprimerait le fait que le corps décline, faiblit, s'abîme. « L'attitude spontanée, c'est de la refuser en tant qu'elle se définit par l'impotence, la laideur, la maladie. La vieillesse des autres inspire aussi une répulsion immédiate. Cette réaction élémentaire subsiste même lorsque les mœurs la refoulent. C'est là l'origine d'une contradiction dont nous rencontrerons de nombreux exemples. » Retenons ce mot, contradiction, car c'est lui qui décrit la position de Beauvoir mieux qu'aucun autre : elle ne choisit pas entre le biologique et le social, elle les tient tous deux, en tension, et nomme contradiction ce que d'autres auraient lissé en système. Le passage le plus poignant sur le déclin organique n'est d'ailleurs pas social du tout. C'est celui où elle décrit le drame intime du vieillard aux prises avec son propre corps : « Le drame du vieillard, c'est bien souvent qu'il ne peut plus ce qu'il veut. Il conçoit, il projette et, au moment d'exécuter, son organisme se dérobe ; la fatigue casse ses élans ; il cherche ses souvenirs à travers des brumes ; sa pensée se détourne de l'objet qu'elle s'était fixé. » Et la conclusion de ce passage rejoint, par un détour saisissant, les thèmes de notre saison dix sur ceux qui ne peuvent plus dire : « La vieillesse est alors ressentie — même sans accident pathologique — comme une sorte de maladie mentale où l'on connaît l'angoisse de s'échapper à soi-même. » L'esprit qui projette encore et le corps qui ne suit plus : voilà une vulnérabilité qui n'a rien d'une option sociale, qui est dans la chair même, dans cet écart tragique entre la volonté et l'organe. Beauvoir cite La Fontaine, dont « la belle santé n'empêchait pas sa déchéance mentale », et Swift, chez qui « l'esprit tentant de résister » fut « débordé par l'involution organique ». L'involution organique : le mot est dur, et il est revendiqué. On aurait tort de faire de Beauvoir une auteure qui nierait le déclin.

Comment alors articule-t-elle les deux bouts ? Par une analyse qui est le cœur philosophique du livre, et qui répond exactement au double critère de notre série : le corps vieillissant est à la fois vécu pour-soi et regardé pour-autrui. Voici le passage où tout se noue : « La vieillesse est particulièrement difficile à assumer parce que nous l'avions toujours considérée comme une espèce étrangère : suis-je donc devenue une autre alors que je demeure moi-même ? » À l'objection facile — « Tant que vous vous sentez jeune, vous l'êtes » —, Beauvoir oppose ce qu'elle appelle « la complexe vérité de la vieillesse : elle est un rapport dialectique entre mon être pour autrui, tel qu'il se définit objectivement, et la conscience que je prends de moi-même à travers lui ». Lisez la formule centrale, qui mérite d'être apprise par cœur : « En moi, c'est l'autre qui est âgé, c'est-à-dire celui que je suis pour les autres : et cet autre, c'est moi. » Le vieillissement n'est jamais d'abord une expérience interne — « aucune impression cénesthésique ne nous révèle les involutions de la sénescence », précise Beauvoir, et « c'est là un des traits qui distinguent la vieillesse de la maladie ». On ne sent pas qu'on vieillit comme on sent qu'on a mal. C'est par le regard d'autrui que l'âge nous est notifié. Beauvoir cite ce mot bouleversant d'une femme qui a gardé toute sa vigueur : « J'ai grand effort à faire pour me persuader que j'ai l'âge aujourd'hui de ceux qui me paraissaient si vieux quand j'étais jeune. » Et elle ajoute : « L'image qui nous a été fournie par les autres, et qui nous effrayait, rien ne nous impose intérieurement de nous reconnaître en elle. » Voilà pourquoi la vieillesse est singulièrement la prise d'autrui sur nous. Dans nos autres déterminations, dit Beauvoir, « notre être pour autrui est multiple comme autrui même. Toute parole dite sur nous peut être récusée au nom d'un jugement différent ». Mais l'âge, lui, ne se discute pas : « En ce cas-ci, nulle contestation n'est permise ; les mots "un sexagénaire" traduisent pour tous un même fait. » Le vieillard est dit par les autres, et il ne peut pas répliquer. C'est exactement notre second critère — qui peut dire sa blessure, ou est dit par d'autres — porté à son point de rupture : le vieux est celui dont on parle à la place, celui dont l'âge est un verdict d'autrui qu'aucune parole intérieure ne peut casser.

C'est ce verdict que Beauvoir appelle, dans une formule terrible, « l'œil impitoyable de son entourage ». Le vieillard, dans ses « défaillances physiques », trouve sous cet œil « la preuve de cette déchéance généralisée qu'exprime le mot vieillesse » ; et tout son effort, dès lors, vise à « démontrer aux autres et à lui-même qu'il demeure un homme ». Comprenons : la déchéance n'est pas seulement subie dans le corps, elle est lue dans le regard, et c'est ce regard qui la totalise, qui la transforme d'incident organique en condamnation de l'être. Le moindre tremblement devient signe ; le signe devient sentence. Beauvoir décrit alors, avec une compassion sans complaisance, toutes les conduites de défense par lesquelles le vieillard tente de parer cette dépossession. Il se réfugie dans les habitudes — « il y a une marque de l'âge qui me frappe plus que tous les signes physiques : la formation d'habitudes », note-t-elle après Holmes. Il s'accroche à ses biens, parce que la propriété lui « assure de son identité » contre « ceux qui prétendent ne voir en lui qu'un objet » ; mais cette défense se retourne en avarice névrotique, et « la propriété où le vieillard cherche un refuge contre l'anxiété devient l'objet de son anxiété ». Il devient hostile, soupçonneux, revendicateur : « L'âge fond sur nous par surprise et nous en éprouvons un obscur sentiment d'injustice ; ce sentiment se monnaie en une quantité de révoltes et de refus. La personne âgée se considère comme victime du destin, de la société, de ses proches. » Et ce soupçon n'est pas une simple paranoïa : il a un fondement objectif glaçant. Le vieillard « soupçonne » que ses proches, loin de freiner son déclin, « en précipiteront le cours : par exemple, s'il devient infirme, ils le mettront à l'hospice ». Voilà la pointe extrême de la vulnérabilité regardée : le vieux sait qu'il dépend, pour son sort même, de la conduite d'autrui, et que cette conduite « n'implique à son égard ni respect ni affection » mais obéit aux « impératifs de l'opinion » et aux « commodités ». Sa fragilité organique est doublée, et aggravée, d'une fragilité relationnelle : il est à la merci de ceux qui le regardent et décideront de lui.

Nous pouvons maintenant instruire la controverse dans toute sa rigueur, car les deux bouts sont désormais sous nos yeux. La fragilité du dernier âge est-elle un fait biologique inéluctable, ou un produit social ? Beauvoir, on l'a vu, tient les deux — mais tenir les deux, est-ce une position stable, ou un grand écart qui menace de se rompre ? Pesons d'abord le risque du versant constructiviste, celui qui insiste sur le fabriqué. Si l'on martèle que la déchéance est « préfabriquée » par une « option sociale », ne finit-on pas par nier la réalité de l'involution organique — ce corps qui « se dérobe », cette pensée qui « cherche ses souvenirs à travers des brumes » ? Affirmer que le vieillard scandinave vieillit mieux est juste ; en conclure qu'une société parfaite abolirait la vulnérabilité du grand âge serait un mensonge, et Beauvoir s'en garde : « les données biologiques demeurent », « quel que soit le contexte ». Sa propre prose, par sa crudité, est le rempart contre l'optimisme constructiviste : on ne lit pas ces pages sur Swift débordé par l'involution en croyant qu'un meilleur régime de retraite y aurait suffi. Le déclin est réel ; nier qu'il y ait une vulnérabilité ontologique du corps vieillissant, irréductible à toute organisation sociale, serait trahir Beauvoir autant que la chose même. C'est, on s'en souvient, la distinction que notre première saison a posée comme fil rouge : il y a une vulnérabilité ontologique, partagée, qui tient à notre condition de corps mortel — et il y a une vulnérabilité fabriquée, pathogène, ajoutée par les rapports sociaux. La vieillesse n'est pas l'une ou l'autre ; elle est le lieu où les deux se composent.

Mais pesons aussitôt le risque inverse, qui est le plus grand, et que Beauvoir combat avec le plus d'énergie : naturaliser la déchéance, c'est dédouaner la société. Si l'on dit « c'est la nature, c'est l'âge, on n'y peut rien », on transforme un crime social en fatalité, et l'on s'exonère à bon compte. Tout l'enjeu politique de La Vieillesse est de refuser ce glissement. Le mot « fatalité naturelle » est précisément celui que Beauvoir dénonce comme une mystification : « l'inactivité imposée aux vieillards n'est pas une fatalité naturelle, mais la conséquence d'une option sociale ». Là où l'idéologie dominante voit un destin biologique, Beauvoir voit une décision, donc une responsabilité, donc un crime. Et c'est ce qui fait la fécondité de sa position pour notre série et pour les établissements médico-sociaux qui en sont l'horizon : elle interdit de se réfugier derrière la biologie pour ne rien changer aux institutions. Le déclin organique est réel, oui ; mais il n'autorise jamais à dire que la misère du vieillard est « naturelle ». Entre le fatalisme biologique qui dédouane et le constructivisme naïf qui dénie, Beauvoir trace une voie étroite : le corps décline, c'est un fait ; comment ce déclin est vécu, accueilli, accompagné ou au contraire précipité et avili, c'est une affaire de société. La part biologique fixe qu'il y aura de la vulnérabilité ; la part sociale décide de sa forme, de son intensité, de sa dignité. La contradiction que Beauvoir nommait n'est donc pas une faiblesse logique : c'est la structure même de l'objet. Le grand âge est précisément ce point où l'on ne peut séparer le donné du fabriqué sans mentir d'un côté ou de l'autre.

Mesurons, pour finir, ce que ce cours apporte à notre histoire et où il nous mène. Beauvoir reprend le geste de Le Deuxième Sexe (non indexé au corpus — à vérifier) et l'étend à l'âge : la vulnérabilité du vieux, comme la prétendue infériorité de la femme, est en grande part un devenir social, non un être naturel. Mais elle l'étend en gardant ce que le constructivisme oublie trop vite — la résistance du corps, l'involution, le déclin que nul ordre social n'effacera. Et elle place au centre, par son analyse du pour-soi et du pour-autrui, exactement le double critère qui organise notre série. Qui est blessable ? Le vieillard, dans sa chair qui se dérobe — vulnérabilité que Beauvoir ne nie jamais — mais aussi et surtout dans sa situation, constitué en « espèce étrangère », en « rebut », par une société qui l'a vidé puis jeté. Et qui peut dire sa blessure ? Là est la pointe : le vieux est celui dont l'âge est un verdict d'autrui, celui sur qui « nulle contestation n'est permise », celui dont on décide qu'on le mettra à l'hospice — celui dont on parle à la place. La femme qui chasse ses visiteurs, par où nous sommes entrés, ne dit pas sa blessure : elle se tait, ou elle crie, et c'est sa nièce qui écrit à Beauvoir. Le grand vieillard rejoint ainsi le grand muet de notre saison dix : non parce qu'il aurait perdu la parole, mais parce que la société lui a retiré le statut d'où une parole pourrait être tenue pour recevable. C'est exactement le seuil que notre cours sur Fineman, plus tard dans la série, formulera en termes juridiques : un État qui distribue la résilience sans rendre la parole soigne des corps en faisant taire des sujets. Beauvoir, vingt ans avant, en a tracé la phénoménologie. Sa question demeure intacte, et c'est sur elle que nous laisserons ce cours ouvert, car elle est celle de tous nos cours sur les institutions : « que devrait être une société pour que dans sa vieillesse un homme demeure un homme ? »

Sources