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Suchon & Sor Juana : le droit de penser

Saison 7, cours 06 · 22 min · Une histoire philosophique de la vulnérabilité master

Aucune source vérifiée au RAG pour ce cours : le corpus de Gabrielle Suchon et de Sor Juana Inés de la Cruz n'est pas indexé. Tout le matériau — œuvres, dates, formules, épisodes biographiques — est donc donné en récit et en analyse, et signalé (non indexé au corpus — à vérifier). Aucune citation textuelle précise n'est avancée : paraphrase prudente uniquement.

Deux femmes, deux continents, la même décennie. En 1691, dans un couvent de la ville de Mexico, capitale de la Nouvelle-Espagne, une religieuse écrit une lettre qui restera comme l'un des plus grands plaidoyers jamais composés pour le droit des femmes au savoir ; elle s'appelle Juana Inés de la Cruz, on la dit la plus savante personne du monde hispanique, et trois ans plus tard elle se taira pour toujours, vendra ses livres, et mourra. En 1693, à Dijon, dans le royaume de France, une ancienne religieuse qui a réussi l'invraisemblable — sortir du couvent où on l'avait enfermée enfant — publie sous un nom d'homme un traité de morale et de politique qui nomme, avec une précision presque juridique, ce dont les femmes sont privées : le savoir, la liberté, l'autorité ; elle s'appelle Gabrielle Suchon, presque personne ne la lira, et elle mourra dans l'oubli. Elles ne se sont jamais connues. Rien ne les relie qu'un fait : à la même heure de l'histoire, aux deux bords de l'Atlantique, deux femmes ont pensé que penser, pour une femme, était un droit — et toutes deux l'ont payé. Avec elles, la vulnérabilité change encore une fois de lieu dans notre parcours. Jusqu'ici nous avions suivi la fragilité du corps : la mortalité grecque, la chair malade d'Élisabeth, l'enfant au bord du puits. Ici, la blessure n'est plus celle du corps. C'est celle de la pensée elle-même quand elle naît dans un corps de femme. Penser devient un risque ; écrire expose ; et le savoir féminin se découvre non pas faible par nature, mais systématiquement empêché.

Un avertissement de méthode, d'abord, et il pèse lourd ce jour-ci. Je n'ai, pour ce cours, aucune source vérifiée. Le corpus de nos deux autrices n'est pas dans la bibliothèque indexée qui nous sert d'appui ; je ne vous citerai donc aucune phrase exacte, ni de Suchon ni de Sor Juana, car je ne peux pas en garantir la lettre, et inventer une citation serait trahir ce que ces deux femmes ont précisément défendu — le respect du vrai contre l'autorité qui dispense de le vérifier. Tout ce que vous allez entendre est donc récit et analyse : la trame de deux vies, le mouvement de deux pensées, restitués au plus près de ce que l'histoire en rapporte, mais sans la prétention de la pièce à conviction textuelle. C'est une contrainte ; faisons-en une vertu. Car ces deux femmes ont justement été des femmes qu'on a empêchées de laisser des traces : l'une est tombée dans un oubli de trois siècles dont on commence à peine à la sortir, l'autre a vendu sa bibliothèque et s'est tue. Les lire sans leurs textes sous la main, c'est, d'une certaine manière, les rencontrer dans l'état où le pouvoir de leur temps a voulu les laisser : presque effacées. Notre tâche est de redire la forme de leur geste, quand bien même la lettre nous en serait dérobée.

Commençons par traverser l'océan, et tenons-nous à la règle de cette série : ne pas faire de Sor Juana l'exotique de service, la curiosité coloniale qu'on placerait en contrepoint d'une Européenne réputée centrale. C'est l'inverse qu'il faut. Au tournant des années 1690, le plus grand génie littéraire et savant de toute la langue espagnole — des deux côtés de l'Atlantique, l'Espagne comprise — est une femme née près de Mexico, dans le vice-royaume de Nouvelle-Espagne, et cette femme est une religieuse. Juana Inés de Asbaje, en religion Sor Juana Inés de la Cruz, a appris à lire seule, enfant, en se glissant dans l'école de ses sœurs aînées ; elle a, dit la tradition, supplié qu'on l'habille en garçon pour pouvoir suivre les cours de l'université de Mexico, fermée aux filles ; faute de quoi elle a tout appris dans la bibliothèque de son grand-père, puis à la cour vice-royale, où sa prodigieuse mémoire et son intelligence faisaient l'admiration et l'épreuve des docteurs qu'on lui opposait. (Biographie de Sor Juana — non indexée au corpus — à vérifier.) Devant elle, deux portes seulement, comme devant toute femme de son rang : le mariage, ou le cloître. Elle choisit le cloître — d'abord chez les Carmélites, trop austères, puis chez les Hiéronymites — non par vocation brûlante, semble-t-elle l'avoir avoué, mais parce que c'était, de ses deux options, la seule qui lui laissât une chambre à elle, des livres, et le temps d'étudier. Le couvent, pour Sor Juana, n'a pas été d'abord une renonciation à Dieu ; ce fut un calcul de survie intellectuelle. Sa cellule devint un cabinet de travail : on lui prête une bibliothèque considérable, des instruments scientifiques, de musique, des cartes. Elle écrivait des poèmes d'amour profane d'une virtuosité éblouissante, des pièces de théâtre, de la philosophie en vers, et un grand poème, le Premier Songe, où une âme s'élève dans la nuit pour tenter de connaître l'univers entier, et échoue — un poème de l'ambition de savoir et de sa limite, qui est peut-être l'autoportrait le plus profond qu'elle ait laissé. (Œuvre de Sor Juana, le Primero Sueño — non indexée au corpus — à vérifier.)

Mais une femme savante, fût-elle religieuse, fût-elle la gloire du vice-royaume, dérange. L'orage vint de l'Église. Sor Juana avait, un jour, critiqué oralement un sermon célèbre d'un prédicateur jésuite portugais ; un évêque, Manuel Fernández de Santa Cruz, fit imprimer cette critique à son insu, sous un titre qu'il choisit lui-même, et l'accompagna d'une préface où, se déguisant en femme — il signa « Sor Filotea de la Cruz », une religieuse fictive —, il reprochait paternellement à Sor Juana de trop se consacrer aux lettres humaines et pas assez aux choses divines, et lui conseillait, pour son salut, de poser la plume. (Épisode de la Carta Atenagórica et de la lettre de « Sor Filotea », 1690 — non indexé au corpus — à vérifier.) C'est à ce faux conseil d'une fausse religieuse que Sor Juana répondit, en 1691, par le texte qui nous occupe : la Respuesta a Sor Filotea de la Cruz, la Réponse à Sœur Filotée. Et cette réponse est l'un des grands actes de notre histoire. Sans jamais sortir de l'humilité de façade qu'exigeait sa position — elle s'y dit indigne, faible, soumise au jugement de ses supérieurs —, Sor Juana y construit, paragraphe après paragraphe, la défense la plus serrée du droit des femmes à l'étude que l'on connaisse pour son siècle. Elle raconte sa vie d'enfant affamée de connaître, ce désir de savoir si ancien qu'elle ne se souvient pas de ne pas l'avoir eu, et le présente non comme une faute mais comme un don reçu de Dieu — et l'on n'a pas le droit d'enfouir le talent qu'on a reçu. Elle convoque une longue procession de femmes savantes de l'Antiquité et de l'Écriture, pour montrer que le savoir féminin n'est pas une monstruosité mais une tradition. Elle distingue la lettre et l'esprit : si saint Paul a interdit aux femmes de parler dans l'assemblée, soutient-elle, il n'a pas interdit aux femmes d'étudier, d'écrire en privé, de penser ; et elle plaide même pour que les femmes âgées et savantes instruisent les jeunes filles, plutôt que de les confier à des hommes — argument d'une étonnante modernité. (Contenu de la Respuesta , 1691 — non indexé au corpus — à vérifier ; paraphrase prudente, aucune citation littérale.)

Le plus émouvant, et le plus terrible, est ce qu'elle dit de l'empêchement lui-même. Sor Juana décrit comment, à un moment, on lui interdit même de lire ses livres ; et elle raconte que, privée de livres, elle s'est mise à étudier toute chose autour d'elle — la cuisine, où elle observait la physique des œufs et des sirops, le jeu des enfants, l'architecture de sa cellule, le ciel —, parce qu'on peut bien lui confisquer les pages mais non le monde, et que l'esprit, dit-elle en substance, continue de penser quoi qu'on en fasse. C'est, sous l'humilité, une déclaration d'invincibilité de la pensée : vous pouvez fermer la bibliothèque, vous ne fermerez pas la tête. Et c'est exactement pour cela que la suite est si dure à raconter. Car l'histoire ne se termine pas sur ce triomphe. Quelques années après la Respuesta, sous une pression que les historiens reconstituent mal mais qui fut réelle — le poids d'un nouvel archevêque rigoriste, des crises et des épidémies dans la ville, l'isolement croissant après le départ de ses protecteurs de la cour —, Sor Juana cessa d'écrire. Elle se défit de sa bibliothèque, l'une des plus grandes des Amériques, de ses instruments scientifiques et musicaux ; elle aurait signé, de son sang dit-on, des actes de contrition renouvelée ; elle se consacra aux pénitences. Puis une épidémie frappa son couvent ; elle soigna ses sœurs, contracta le mal, et mourut en avril 1695, à quarante-six ans environ. (Fin de vie de Sor Juana, renoncement, vente de la bibliothèque, mort en 1695 — non indexée au corpus — à vérifier ; les causes du silence final restent débattues.) La femme qui avait écrit que l'esprit pense quoi qu'on en fasse a fini par poser la plume. Faut-il y lire une conversion sincère, l'épuisement d'une lutte trop longue, ou une reddition arrachée ? On ne tranchera pas. Mais le fait brut demeure, et il est le cœur de notre cours : la plus grande intelligence de son monde a été réduite au silence, et ce silence n'est pas tombé du ciel — il a été produit.

Passons l'océan en sens inverse, et trouvons, à la même date, l'autre versant de la même blessure. Gabrielle Suchon naît vers 1632 à Semur-en-Auxois, en Bourgogne, dans une famille de robe. (Biographie de Suchon — non indexée au corpus — à vérifier.) Comme tant de filles dont on ne veut pas régler la dot, ou dont la volonté gêne, on la place au couvent ; elle y prononce des vœux qu'elle dira plus tard n'avoir pas formés librement. Et c'est là que commence ce qui fait d'elle une figure presque unique de son siècle. Suchon ne se résigne pas. Elle entreprend une démarche d'une audace extrême pour une femme et pour l'époque : faire annuler ses vœux, sortir du cloître, recouvrer sa liberté. La procédure remonte, dit-on, jusqu'à Rome ; elle finit par obtenir gain de cause, ou du moins par s'établir hors du couvent, et vit ensuite en laïque, modestement, à Dijon puis à Lyon, sans se marier, vouée à l'étude et à l'écriture. (Sortie du couvent de Suchon, vie laïque — non indexée au corpus — à vérifier.) Mesurez l'exploit. Les deux portes que l'on offrait aux femmes, le mariage et le cloître, Suchon les a refusées toutes les deux : elle a quitté l'une et n'est pas entrée dans l'autre. Elle s'est faite, par un acte délibéré, ce que son monde n'avait pas de mot pour nommer : une femme libre, ni épouse ni nonne. Et ce qu'elle a vécu dans sa chair, elle l'a ensuite pensé jusqu'au concept.

Son grand livre paraît en 1693 : le Traité de la morale et de la politique. (Œuvre de Suchon — non indexée au corpus — à vérifier.) Détail révélateur de la condition qu'elle décrit : pour le publier, elle dut se cacher derrière un pseudonyme masculin. Une femme ne pouvait pas, sans risque de ridicule ou de rejet, signer un traité de philosophie. Le livre s'organise autour de trois grandes privations dont les femmes sont, selon elle, systématiquement frappées : la privation de science, la privation de liberté, la privation d'autorité. Et le geste de Suchon est de nommer ces privations comme des privations — non comme l'état naturel des femmes, mais comme une dépossession, quelque chose qu'on leur a ôté ou refusé. Les femmes ne sont pas ignorantes parce qu'elles seraient incapables de savoir ; on les tient dans l'ignorance en leur fermant l'étude. Elles ne sont pas dépendantes par nature ; on les maintient en tutelle. Elles n'ont pas d'autorité non parce qu'elles en seraient indignes, mais parce qu'on la leur dénie. Suchon démonte une à une les raisons invoquées pour justifier cette mise à l'écart, et les renvoie à ce qu'elles sont : des arrangements humains travestis en ordre de nature. C'est, presque mot pour mot dans son intention, le geste que nous avons vu poindre chez Christine de Pizan au cours précédent de la saison passée — la faiblesse des femmes n'est pas une nature, c'est une fabrication —, mais Suchon le pousse plus loin et le systématise : elle en fait l'ossature d'un traité entier, articulé, philosophique, qui ne se contente plus de réfuter la calomnie mais analyse le mécanisme de la privation. (Rapprochement Suchon–Christine de Pizan — interprétatif ; les deux œuvres non indexées au corpus.)

Et puis il y a son concept le plus original, celui pour lequel on la redécouvre aujourd'hui : ce qu'elle appelle, dans un autre texte, le célibat volontaire — la « Neutralité ». (Du célibat volontaire, ou la vie sans engagement — non indexé au corpus — à vérifier.)* Ne nous trompons pas sur le mot. Suchon ne fait pas l'éloge de la solitude triste, ni du renoncement mystique. Elle invente une troisième voie entre les deux servitudes offertes aux femmes. Le mariage : se soumettre à un mari, perdre ses biens, sa volonté, son nom, devenir mineure à vie. Le cloître : se soumettre à une règle, à une supérieure, à des vœux souvent non choisis. Suchon dit : il existe un troisième état, que personne n'a pensé pour les femmes parce que personne ne voulait qu'elles l'occupent — celui de la femme qui ne s'engage ni dans l'un ni dans l'autre, qui demeure « neutre », et qui par là se réserve à elle-même. Et ce qu'elle gagne en se réservant, ce n'est pas le vide : c'est précisément les trois choses dont le mariage et le couvent l'auraient privée. Le droit de savoir — disposer de son temps pour étudier. Le droit de penser — n'avoir personne au-dessus de soi pour censurer son jugement. Le droit de disposer de soi — de son corps, de ses biens, de ses journées. Le célibat volontaire, chez Suchon, n'est pas un manque ; c'est une conquête. La Neutralité est le nom qu'elle donne à la liberté d'une femme qui a soustrait sa vie aux deux institutions qui en disposaient. C'est une pensée vertigineuse pour 1693 : faire du non-engagement, qu'on tenait pour le ratage d'une vie de femme — la vieille fille, l'inutile —, le lieu même de la plénitude intellectuelle et morale.

Tenons maintenant les deux ensemble, car c'est de leur rapprochement que jaillit la thèse de ce cours. Suchon et Sor Juana n'ont rien partagé — ni langue, ni continent, ni religion vécue de la même façon, ni connaissance l'une de l'autre. Et pourtant elles disent, à la même décennie, la même chose sous deux formes. Toutes deux ont buté sur le même mur : pour une femme, vouloir savoir est suspect, et vouloir le dire est dangereux. Toutes deux ont compris que ce mur n'était pas une donnée de nature mais une construction sociale, un dispositif. Et toutes deux ont cherché la faille du dispositif. Sor Juana l'a cherchée à l'intérieur de l'Église, en plaidant que rien dans la foi n'interdit à une femme de penser et que l'interdit qu'on lui oppose est un ajout des hommes. Suchon l'a cherchée à l'extérieur des institutions, en inventant un statut qui échappe et au mari et à la supérieure. L'une argumente depuis sa cellule, l'autre depuis sa liberté reconquise ; mais le diagnostic est identique. Et c'est ici qu'il faut nommer ce que notre série appelle la vulnérabilité pathogène — la fragilité qui n'est pas subie comme un destin mais produite par les rapports sociaux eux-mêmes. Avec Suchon et Sor Juana, cette catégorie quitte le terrain du corps pour gagner celui de l'esprit. Ce n'est plus seulement le corps des femmes qu'on rend vulnérable par les grossesses, les violences, la dépendance économique ; c'est leur pensée. On la fragilise en lui refusant ses instruments — l'école, les livres, le latin, la tribune. On fabrique l'ignorance qu'on reproche ensuite aux femmes. On les prive de savoir, puis on invoque leur incapacité pour justifier qu'on les en prive : le cercle est parfait, et c'est un cercle pathogène. La pensée féminine est rendue vulnérable de l'extérieur, et cette fabrication est exactement ce que théorisera, un siècle plus tard, Mary Wollstonecraft, au dernier cours de cette saison, lorsqu'elle montrera que la prétendue délicatesse de l'esprit des femmes est le produit d'une éducation qui les infantilise à dessein. (Wollstonecraft, A Vindication of the Rights of Woman, 1792 — non indexée au corpus — à vérifier ; développée en S7c10.) Suchon et Sor Juana sont les témoins, avant la lettre, de la fabrication que Wollstonecraft mettra en formule.

Reprenons le critère qui traverse toute la série, et qui s'éclaire ici d'une lumière crue. Nous demandons toujours deux choses : qui est blessable, et qui peut dire sa blessure. Sur le premier point, la réponse est désormais claire et nous l'avons reçue par étapes : les femmes sont blessables dans leur pensée, non par nature mais par condition fabriquée. Mais c'est sur le second point que Suchon et Sor Juana font faire à notre histoire un pas décisif et douloureux. Dire sa blessure, quand on est une femme qui pense, c'est s'exposer davantage encore. Christine de Pizan, déjà, devait parler dans le langage de ceux qui la blessaient — l'humilité, la vertu chrétienne, la servante très obéissante. Sor Juana fait de même : sa Respuesta est tout entière enveloppée de protestations d'indignité, de soumission au jugement de ses supérieurs ; elle dit sa blessure en s'excusant de la dire. Et le dénouement est implacable : la blessure dite trop fort a été punie par le silence. Sor Juana a parlé, et on l'a fait taire. Voilà ce que ce cours ajoute au critère : non seulement les femmes ont longtemps été dites par d'autres avant de pouvoir se dire elles-mêmes, mais lorsqu'enfin elles se disent, le pouvoir peut encore refermer la bouche. Dire sa blessure est un acte qui peut coûter le droit de parler tout court. La parole de la femme savante n'est pas seulement tardive et empruntée ; elle est révocable. On la lui retire.

Et c'est ici qu'il faut, comme toujours, faire droit à la controverse, car elle est inévitable et elle est rude. La voici, posée nettement. Suchon et Sor Juana ont l'une et l'autre conquis leur espace de pensée en contournant le corps et le monde commun : l'une par le célibat volontaire, l'autre par le couvent. Pour avoir le droit de penser, elles ont dû se retirer — ne pas se marier, ne pas avoir d'enfants, vivre à l'écart, faire de leur singularité un cas hors norme. Faut-il alors saluer là une émancipation, ou y reconnaître la preuve même de l'enfermement ? Première lecture, généreuse : ces femmes ont arraché, dans les marges que leur monde leur laissait, un territoire réel de liberté. Le couvent de Sor Juana fut sa chambre à soi avant l'heure ; la Neutralité de Suchon fut une invention théorique et pratique d'autonomie féminine. Elles n'ont pas attendu qu'on leur donne la liberté de penser : elles l'ont prise, là où c'était possible, par la ruse et la volonté. C'est héroïque, et c'est fécond, car ces marges deviendront un jour des positions. Seconde lecture, sévère : regardez le prix. Pour penser, il leur a fallu renoncer — au mariage, au corps, à la maternité, à la vie commune des femmes de leur temps. La pensée des femmes n'est tolérée qu'au prix d'une mutilation : amputez-vous de ce qui fait une vie de femme ordinaire, et alors, peut-être, on vous laissera un peu lire. Le célibat volontaire et le cloître ne seraient pas des conquêtes mais des rançons. La preuve la plus accablante de l'enfermement, ce serait justement qu'il ait fallu sortir du monde pour avoir le droit d'y penser. Et le destin de Sor Juana donne à cette seconde lecture son tranchant : même la rançon payée — même le cloître, même les vœux, même l'humilité —, on lui a encore retiré ses livres. La marge elle-même n'était pas sûre.

Que conclure de ce face-à-face ? Ni l'une ni l'autre lecture prise seule, et notre méthode interdit de trancher d'un coup ce que l'histoire a noué si serré. Disons plutôt qu'elles disent toutes deux le vrai, à deux profondeurs différentes. Oui, c'est une émancipation : dans un monde verrouillé, ouvrir une faille et y vivre est une victoire réelle, pas une illusion, et les deux femmes ont effectivement pensé, écrit, créé, dans cette faille. Et oui, c'en est le démenti : qu'il ait fallu une faille, un retrait, une exception, prouve que la règle, elle, n'avait pas bougé — la pensée des femmes restait l'objet d'une tolérance révocable, conditionnée à un sacrifice. L'émancipation est réelle dans le cas singulier ; l'enfermement est réel à l'échelle de la condition. Suchon et Sor Juana sont des exceptions magnifiques — et le tragique d'une exception, c'est précisément qu'elle confirme la règle au moment même où elle s'en évade. Ce qui changera avec Wollstonecraft, puis avec les siècles qui suivent, ce n'est pas la qualité du courage — il était entier déjà chez nos deux femmes — ; c'est l'ambition : passer de l'évasion individuelle, qui sauve une vie, à la critique de la règle, qui veut sauver toutes les autres. Suchon, par son traité systématique des trois privations, est déjà à mi-chemin : elle ne raconte plus seulement sa fuite, elle théorise le mécanisme. La marge commence à se faire concept ; le concept, un jour, se fera revendication politique.

Resituons enfin ce que ces deux femmes lèguent à notre histoire, en nous tenant à la règle de ne pas faire de l'une le centre et de l'autre l'ornement. De Mexico et de Dijon nous parvient le même legs en deux voix. Premièrement, la vulnérabilité a quitté le corps pour la pensée : il y a une fragilité fabriquée de l'esprit féminin, produite par la privation organisée de savoir, de liberté et d'autorité — Suchon en a dressé l'inventaire, Sor Juana en a fait le récit vécu. Deuxièmement, dire cette blessure expose : la parole de la femme savante est tardive, empruntée au langage de ses adversaires, et par-dessus tout révocable — on l'a, à Sor Juana, littéralement retirée. Troisièmement, le contournement — célibat, cloître, Neutralité — laisse notre série devant une question qu'elle ne refermera pas : la liberté conquise dans les marges est-elle une émancipation ou la signature de l'enfermement ? Tenir les deux, c'est tenir tout ce que ces deux vies ont à nous apprendre. Et il faut le dire avec netteté pour finir : que la plus grande pensée de tout le monde hispanique de son siècle ait été celle d'une femme à qui on a fait vendre sa bibliothèque, voilà qui suffit à ruiner l'idée que le savoir aurait, par lui-même, une patrie ou un sexe. Le savoir n'avait pas de patrie ; on lui en a imposé une.

Le prochain cours quitte la querelle des femmes pour revenir au cœur de l'atelier philosophique de la modernité, mais en y portant la même question. Nous avons vu, avec Suchon et Sor Juana, une pensée qui s'expose et qu'on peut faire taire. Voici venir un philosophe qui a fait de l'exposition même le ressort de toute vie : Baruch Spinoza. Au centre de son Éthique, il y a un mot, conatus — l'effort par lequel chaque être tend à persévérer dans son existence. Mais cet effort n'est jamais souverain : il est traversé par les affects, ballotté par des forces extérieures plus puissantes que lui, exposé à la servitude des passions tristes. Le sujet souverain de la modernité y rencontre, là encore, sa fissure : non plus le corps malade d'Élisabeth, non plus la pensée empêchée des femmes, mais le conatus lui-même, ce vouloir-vivre qui ne peut tenir qu'en composant sans cesse avec ce qui le dépasse. Le conatus exposé : c'est le cours qui vient.

Sources

Aucune source vérifiée au RAG. Le corpus de ce cours n'est pas indexé dans la bibliothèque Weaviate. Tout le matériau ci-dessous est donc signalé (non indexé au corpus — à vérifier), et le cours s'en est tenu à la paraphrase prudente, au récit et à l'analyse, sans aucune citation textuelle littérale.