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Hypatie d'Alexandrie : le corps tuable de la philosophie

Saison 6, cours 05 · 20 min · Une histoire philosophique de la vulnérabilité master

Aucune source primaire indexée au corpus pour ce cours : c'est un cours de récit historique et de réflexion. TOUTES les références — Synésios de Cyrène (lettres à son ancienne maîtresse), Socrate le Scolastique (Histoire ecclésiastique, le récit du lynchage de 415), Damascius (Vie d'Isidore), et la postérité de la figure (Gibbon, le film Agora) — sont marquées (non indexé au corpus — à vérifier). Aucune citation textuelle inventée : paraphrase prudente, récit, signalement de l'incertitude.

Mars 415, Alexandrie, en plein carême. Une femme traverse la ville dans un char, comme elle le fait depuis des années — c'est une notable, une enseignante, on connaît son visage. Une foule l'arrête. On la tire de son char, on l'entraîne dans une église désaffectée qu'on appelait le Césareum, et là, à coups de tessons — la tradition dit des tuiles, ou des coquilles d'huître, le mot grec hésite —, on la met à mort, puis on traîne son corps en pièces hors de la ville pour le brûler. La femme s'appelle Hypatie. Elle a environ soixante ans. Elle est la mathématicienne la plus réputée de son temps, la fille et l'héritière du mathématicien Théon, la dernière grande figure du néoplatonisme alexandrin — c'est-à-dire l'héritière directe de la lignée que nous avons quittée à la fin de notre saison antique, la lignée de Plotin. Et c'est précisément pour cela que sa mort ouvre, dans notre histoire, une faille que rien d'autre ne pouvait ouvrir aussi nettement (récit d'après Socrate le Scolastique, Histoire ecclésiastique VII, 15 — non indexé au corpus — à vérifier).

Souvenons-nous de ce que nous avait légué le cours sur Plotin, à la clôture de la saison antique. La philosophie grecque, dans son courant dominant, avait constitué ce que nous avions appelé le parti de l'invulnérabilité, et Plotin en avait porté la version la plus radicale : non plus fortifier le moi, mais le destituer — déclarer que le moi blessable n'est pas le moi réel. L'âme, enseignait-il, n'est pas descendue tout entière dans le corps ; sa pointe demeure là-haut, dans l'intelligible, inentamée ; ce qui souffre, craint et meurt, c'est le composé, l'animal, le reflet ; ce que je suis en vérité, c'est l'autre — l'intouchable. La sagesse consistait à remonter, à sculpter sa propre statue, à retrancher tout ce qui pouvait être blessé jusqu'à faire briller ce qui n'avait jamais pu l'être. C'était l'invulnérabilité non plus conquise mais ontologique : un fait métaphysique qu'il suffisait de reconnaître. Hypatie est l'héritière de cette doctrine. Elle enseignait Plotin et Porphyre, elle commentait les mathématiques comme une voie d'ascension de l'âme, elle vivait, dit-on, dans cette dignité retirée du sage néoplatonicien. Et c'est elle, justement elle, que la foule met en pièces. La doctrine dit : il y a en toi quelque chose que rien n'atteint. Le fait dit : ton corps, lui, est parfaitement tuable. Tout le cours tient dans la tension entre ces deux phrases.

Un avertissement de méthode, d'emblée, et plus impérieux ici que dans aucun autre cours de la série — car cette mort a été tant racontée, tant peinte, tant filmée, qu'il est presque impossible de l'approcher sans buter d'abord sur sa légende. Nous ne disposons, sur Hypatie, que de sources rares, tardives, et toutes orientées. Trois principalement. D'abord les lettres de Synésios de Cyrène, son ancien élève, devenu évêque de Ptolémaïs : une poignée de lettres, dont quelques-unes lui sont directement adressées, qui la nomment, qui disent l'affection et la révérence du disciple, mais qui ne racontent rien de sa mort — Synésios est mort avant elle, ou tout juste. Ensuite l'historien ecclésiastique Socrate le Scolastique, chrétien, qui écrit une génération plus tard et nous donne le seul récit suivi du lynchage — un récit qui, fait remarquable, condamne le meurtre et l'impute à la honte de l'Église d'Alexandrie. Enfin, beaucoup plus tard, au sixième siècle, le philosophe païen Damascius, qui dans sa Vie d'Isidore fait déjà d'Hypatie une figure idéalisée, presque une martyre de la philosophie contre la brutalité chrétienne. Trois sources, trois intérêts, trois portraits qui ne coïncident pas. Et c'est tout, ou presque. Aucun écrit d'elle ne nous est parvenu en propre : des commentaires mathématiques et astronomiques, peut-être conservés à travers ceux de son père Théon, mais rien dont on puisse dire avec certitude « voici la voix d'Hypatie ». La philosophe que nous croyons connaître est, pour une part irréductible, un effet de réception (Synésios, Lettres ; Socrate le Scolastique, HE VII, 15 ; Damascius, Vie d'Isidore / fragments dans la Souda — tous non indexés au corpus — à vérifier).

Situons la scène, car le contexte n'est pas un décor : il est le sujet. L'Alexandrie du début du cinquième siècle est une ville énorme, savante, violente, où trois populations — païens hellénisés, juifs établis depuis des siècles, chrétiens désormais majoritaires et conquérants — coexistent dans une tension permanente. Le christianisme est devenu religion d'Empire ; les anciens cultes reculent ; le grand temple du Sérapis a été détruit une vingtaine d'années plus tôt, en 391, dans des émeutes restées dans les mémoires. Sur ce fond, une lutte de pouvoir locale : d'un côté Oreste, le préfet impérial, représentant de l'autorité civile, lui-même chrétien mais soucieux de tenir l'évêque à distance ; de l'autre Cyrille, le patriarche d'Alexandrie, prélat redoutable, intelligent, ambitieux, à la tête d'une force de frappe qui n'est pas seulement spirituelle — il dispose des parabalani, ces hommes au service de l'Église, infirmiers et fossoyeurs en théorie, milice de fait. Entre les deux hommes, des incidents en chaîne : une émeute, des chrétiens et des juifs qui s'affrontent, l'expulsion d'une partie de la communauté juive, un moine qui blesse Oreste d'un coup de pierre et que le préfet fait exécuter, l'Église qui en fait un martyr. La ville est une poudrière institutionnelle. Et Hypatie, dans cette configuration, n'est pas une simple savante hors du monde : elle est une amie d'Oreste, une conseillère écoutée, une figure publique du parti civil. La rumeur, rapporte Socrate, courut qu'elle empêchait la réconciliation entre le préfet et l'évêque. C'est cette rumeur qui arme la foule. On ne la tue pas, au premier chef, parce qu'elle est philosophe ou parce qu'elle est païenne : on la tue parce qu'elle est devenue, dans une guerre de pouvoir entre deux hommes, la cible la plus exposée et la plus chargée de sens (d'après Socrate le Scolastique, HE VII, 13-15 — non indexé — à vérifier).

Or remarquons aussitôt ce détail, qui est tout sauf un détail : la cible la plus exposée, c'est une femme. Et c'est ici que la mort d'Hypatie cesse d'être un fait divers tragique pour devenir une pièce centrale de notre histoire. La question directrice de toute la série, dans sa formulation politique, est : qui est blessable, et qui peut dire sa blessure ? Mais il y a une variante de cette question que la figure d'Hypatie pose avec une netteté presque insoutenable : qui peut philosopher en public sans risquer son corps ? Hypatie enseignait publiquement. Elle paraissait dans la cité, en char, vêtue du manteau du philosophe, le tribôn — ce manteau qui était, depuis Socrate, l'uniforme de qui prend la parole sur le vrai. Elle occupait, femme, une position que la cité réservait aux hommes : celle du maître qui parle, qu'on vient écouter, qui conseille les puissants. Et c'est ce corps-là — un corps de femme, savant, public, visible dans l'espace de la cité — qui est saisi, dénudé selon certaines versions, déchiré. La doctrine néoplatonicienne qu'elle portait disait que le sage s'élève au-dessus du corps et des passions, que la chair est le degré le plus bas de la procession, presque rien, l'ombre portée de la lumière. Le sort qui lui est fait dit l'inverse avec une brutalité littérale : c'est par la chair qu'on l'atteint, et c'est parce que cette chair était celle d'une femme exposée au regard public qu'elle fut une proie si commode. La citadelle intérieure — pour reprendre l'image stoïcienne que la saison antique nous a léguée — ne protège pas la peau.

Il faut peser cette tension, parce qu'elle n'est pas une simple ironie du destin ; elle touche au cœur de ce que la philosophie de l'invulnérabilité avait laissé impensé. Le néoplatonicien pouvait dire, en toute cohérence interne, que la mort d'Hypatie n'avait atteint que le composé, le reflet, l'animal — que la pointe de son âme était demeurée là-haut, intouchée, déjà remontée vers l'Un. C'est même, sans doute, ce qu'aurait dit Hypatie elle-même, et nous n'avons aucun droit de le tourner en dérision : c'est une position philosophique sérieuse, et qui a consolé des hommes et des femmes face à la torture et à la mort pendant des siècles. Mais notre histoire, depuis sa première saison, lit l'envers de cette consolation. Car la doctrine de l'âme imprenable a un coût, et nous l'avons établi pièce par pièce : à force de déclarer que le moi réel n'est jamais atteint, on en vient à ne plus avoir de mots pour ce qui, pourtant, est bel et bien atteint — le corps, sa douleur, sa peur, sa fin. La doctrine ne ment pas sur l'âme ; elle se tait sur la chair. Et le silence sur la chair devient, quand la foule arrive, un silence sur la victime. Voilà pourquoi la mort d'Hypatie est le contre-exemple parfait, le cas qui force la doctrine à montrer sa limite : non parce que le néoplatonisme aurait eu tort sur l'âme, mais parce qu'aucune métaphysique de l'âme imprenable ne rend compte de ce qui se passe quand un corps pensant tombe sous les coups. Le sage peut être ontologiquement invulnérable ; la philosophe, elle, est physiquement morte. Et c'est la philosophe qu'on enterre. On objectera que toute mort fait ce démenti, que la chair du stoïcien comme celle du néoplatonicien finit par céder, et c'est vrai. Mais il y a, dans le cas d'Hypatie, une surenchère que la mort ordinaire n'a pas : ce n'est pas la maladie ni l'âge qui défont le corps, c'est une autre volonté humaine, une foule, une décision collective de réduire ce corps en pièces. La doctrine de l'âme imprenable est faite pour la mort qui vient de la nature ; elle reste muette devant la mort qui vient des hommes, devant le tort, devant l'injustice infligée à un vivant par d'autres vivants. Or c'est précisément cette mort-là — la mort comme tort, non comme destin — que notre série tient pour le lieu propre de la vulnérabilité. La fragilité naturelle, l'Antiquité l'avait pensée jusqu'à l'épuisement ; ce qu'elle avait peu pensé, c'est la blessure que l'on reçoit d'autrui, et que nulle remontée vers l'Un ne dédommage.

Arrivons maintenant à la controverse que ce cours ne peut pas éviter, parce qu'elle est devenue, depuis trois siècles, plus célèbre que la femme elle-même. Hypatie a connu une seconde vie, posthume et spectaculaire, comme icône. Au dix-huitième siècle, l'historien anglais Edward Gibbon, dans son Histoire du déclin et de la chute de l'Empire romain, raconte sa mort en termes calculés pour accuser le christianisme : la savante innocente, déchirée par une populace fanatique sous le regard complaisant d'un évêque ambitieux. Gibbon écrivait contre l'Église de son temps autant que sur le cinquième siècle ; Hypatie lui servait d'arme. Au dix-neuvième siècle, un roman à succès de Charles Kingsley la fixe en héroïne romantique. Et au vingt et unième siècle, en 2009, le film Agora d'Alejandro Amenábar la met en scène comme une savante quasi moderne, presque athée, persécutée par l'obscurantisme religieux, esquissant même des intuitions astronomiques en avance sur son temps. De Gibbon à Agora court une même figure : Hypatie, martyre de la science et de la raison contre le fanatisme. Cette figure est puissante, elle est émouvante, et elle est, pour l'essentiel, anachronique. Elle projette sur une néoplatonicienne du cinquième siècle le scénario d'un conflit — la science contre la religion, la raison contre la foi — qui est celui des Lumières et du dix-neuvième siècle, pas le sien. Hypatie n'était pas une laïque rationaliste ; elle était une mystique des nombres, une platonicienne pour qui les mathématiques étaient une voie de salut de l'âme, une enseignante dont plusieurs élèves étaient eux-mêmes chrétiens, dont le plus fidèle, Synésios, devint évêque sans cesser de la vénérer. Le partage net entre une Hypatie « lumière » et une Église « ténèbres » est une fabrication tardive (Gibbon, Decline and Fall, chap. 47 ; film Agora, 2009 — non indexés — à vérifier).

Mais — et c'est ici que la méthode de notre série devient tranchante — refuser la légende ne doit pas conduire à l'erreur inverse, qui consisterait à minimiser, à dissoudre la mort dans le contexte, à dire « ce n'était qu'une affaire politique locale, elle n'a pas été tuée comme philosophe ni comme femme ». Cette seconde tentation, plus discrète, plus savante, est tout aussi trompeuse que la première. Il est vrai que le déclencheur fut politique ; il est vrai qu'Oreste, sa proximité avec lui, la rumeur qu'elle bloquait la paix avec Cyrille, comptent plus que toute querelle de doctrine. Mais ce qui a rendu ce meurtre possible, ce qui a fait d'elle une cible légitime aux yeux de la foule, c'est bien qu'elle était une femme savante et publique, une païenne éminente, une figure de l'autorité intellectuelle dans un monde où cette autorité changeait de mains. Le contexte n'innocente pas la chose ; il la qualifie. Notre tâche n'est pas de choisir entre la martyre de la raison et la victime d'une intrigue municipale, mais de tenir ensemble ce que les deux récits séparent : une femme a été déchirée parce qu'elle occupait, dans sa chair de femme, une place de parole et de pouvoir que la cité ne lui pardonnait plus. C'est cela que sa mort dit de la vulnérabilité du corps pensant — et singulièrement du corps pensant féminin.

Insistons, car c'est le nerf du cours et le lien le plus direct au critère de la série. Tout au long de notre histoire, nous avons rencontré des philosophes exposés : Socrate buvant la ciguë, Sénèque s'ouvrant les veines, Boèce attendant l'exécution. Mais ces hommes-là étaient frappés par un pouvoir, jugés, condamnés — fût-ce injustement — dans une procédure qui les reconnaissait encore comme adversaires, comme sujets. Hypatie n'est pas jugée. Elle est lynchée. Il n'y a ni procès, ni accusation formelle, ni sentence : une foule, une rue, des tessons. Et la différence n'est pas seulement de degré dans l'horreur ; elle est de nature. Le lynchage est la forme de mort réservée à celui ou celle qui ne compte pas assez pour être jugé — celui dont le corps peut être saisi directement, sans la médiation du droit. Que cette mort-là échoie à la plus savante personne de la ville, et qu'elle lui échoie parce qu'elle est femme, dit quelque chose de précis : la cité reconnaissait peut-être l'autorité intellectuelle d'Hypatie, mais elle ne reconnaissait pas à son corps la protection qu'elle accordait au corps des hommes de son rang. Une femme pouvait enseigner Platon à des notables et conseiller un préfet ; sa chair restait, elle, sans la garde du droit, exposée à la main de la foule. La question « qui peut philosopher en public sans risquer son corps ? » reçoit ici sa réponse la plus dure : pas une femme, pas encore, pas dans cette cité. Et il faut bien voir que ce qui la rend tuable n'est pas séparable de ce qui faisait sa grandeur. Sa visibilité — le char, le manteau, l'enseignement ouvert, la familiarité avec le préfet — était la forme même de son autorité ; c'était aussi, exactement, ce qui offrait sa chair au regard et à la main de la foule. Pour un homme de son rang, cette visibilité eût été une protection : on n'attaque pas impunément un notable connu de tous. Pour elle, la même visibilité se retourne en exposition. Voilà l'asymétrie genrée dans sa mécanique précise : ce qui protège le corps masculin en place de pouvoir dénude le corps féminin qui ose la même place. La femme savante paie sa publicité d'un surcroît de risque que l'homme savant n'acquitte pas. Et cette réponse traversera des siècles — nous la retrouverons, déplacée, transformée, quand notre série croisera plus tard les femmes savantes de la modernité, celles à qui l'on contestera, des siècles durant, le simple droit de penser sans payer de leur réputation, de leur liberté, parfois de leur corps.

Il faut maintenant verser au dossier ce que nous ne savons pas, car la prudence est ici une obligation intellectuelle et non une coquetterie. Nous ne savons pas avec certitude l'âge d'Hypatie au moment de sa mort — les estimations vont de quarante-cinq à soixante-cinq ans, ce qui change le portrait qu'on s'en fait. Nous ne savons pas le détail exact du lynchage : les sources divergent sur l'instrument, sur le lieu précis, sur le déroulement. Nous ne savons pas la part exacte de Cyrille : Socrate l'enveloppe d'un soupçon — la honte en retomba sur lui et sur l'Église d'Alexandrie — sans l'accuser formellement d'avoir commandité le meurtre, et les historiens débattent encore de sa responsabilité directe, qui va, selon les lectures, de l'instigation à l'irresponsabilité d'un chef qui a déchaîné des forces qu'il ne contrôlait plus. Nous ne connaissons pas davantage le contenu réel de sa philosophie : commentatrice plutôt qu'auteure de système, mathématicienne plus que métaphysicienne spéculative, elle nous échappe dans sa pensée propre autant que dans sa mort. Toute reconstruction qui prétendrait dire « voici ce qu'Hypatie pensait, voici exactement comment elle est morte » irait au-delà de ce que les sources autorisent. Ce que nous tenons fermement, en revanche, tient en peu de mots : une femme savante, néoplatonicienne, publique, conseillère du pouvoir civil, fut mise à mort par une foule en 415 dans une Alexandrie travaillée par une lutte entre autorité civile et autorité ecclésiastique. Le reste est interprétation, et nous devons le dire en interprétant (divergences entre Socrate le Scolastique, Damascius et la Souda — non indexées — à vérifier).

Reste à tirer le fil philosophique, à ramener ce récit dans la grille de notre série, car c'est pour cela qu'il y entre. Et le fil est double. Le premier fil rejoint la saison antique et la boucle qu'elle nous demandait de fermer. Le parti de l'invulnérabilité, dont Plotin avait porté la version ontologique, reposait sur une partition de l'humain : une part imprenable, l'âme ou sa pointe ; une part périssable, le corps. Cette partition était une force — elle a permis de tenir debout devant l'insupportable — et nous avions reconnu cette force. La mort d'Hypatie en montre l'angle mort avec une précision presque cruelle : la partition console celui qui meurt, mais elle ne protège personne, et surtout elle ne dit rien de ce que vaut, ou ne vaut pas, le corps qu'on déchire. Une philosophie qui range la chair du côté du presque-rien se trouve démunie quand c'est par la chair qu'on est anéanti. Ce n'est pas que la doctrine soit fausse ; c'est qu'elle est aveugle à toute une région de l'expérience — la même région que la tragédie grecque savait, que les pleureuses savaient, et que le canon philosophique avait rangée du côté du déchet. Hypatie, héritière du parti de l'invulnérabilité, en devient sans l'avoir voulu le démenti vivant — ou plutôt le démenti mort. Le moi réel, dit la doctrine, n'est jamais atteint. Mais c'est la philosophe entière, corps et âme indistincts pour la foule qui la saisit, qui disparaît de la cité. Et le vide qu'elle laisse est, lui, parfaitement réel.

Le second fil tient à la place de ce cours dans notre saison, qui est celle des monothéismes et de la faiblesse devant l'absolu. Nous l'avons commencée, cette saison, sans faire du christianisme « notre » tradition contre « les autres », et le cas d'Hypatie est précisément celui où cette discipline est la plus nécessaire. Car la légende de la martyre de la raison contre le fanatisme religieux est une histoire que l'Occident moderne s'est racontée à lui-même pour se constituer en camp de la lumière — la science d'un côté, l'obscurantisme de l'autre, et Hypatie en frontière. Refaire cette légende, ce serait trahir tout le travail de décentrement de la série : ce serait transformer une néoplatonicienne mystique en héroïne laïque, et une lutte de pouvoir entre deux chrétiens — car Oreste l'était aussi — en duel entre la raison et la foi. La vérité plus sobre, et plus dérangeante, est qu'Hypatie ne se tient pas à la frontière de deux camps mais à l'intérieur d'un monde unique en train de basculer : un monde où ses propres élèves passaient au christianisme sans cesser de l'aimer, où l'évêque qui porte l'ombre de sa mort était un théologien de premier ordre, où le savoir grec qu'elle incarnait allait être recueilli, transmis, parfois sauvé par ces mêmes monothéismes — la Syrie chrétienne, puis Bagdad musulmane, puis Cordoue, traduiraient et conserveraient l'héritage que la légende oppose à la religion. Hypatie n'est pas la philosophie tuée par la foi. Elle est un corps pensant pris dans la violence d'une cité, à un moment où la place du savoir et la place des femmes étaient, l'une et l'autre, en train de se redéfinir dans la douleur. Ne pas en faire une héroïne occidentale contre l'obscurantisme : c'est exactement la légende à éviter, et c'est notre devoir de l'éviter sans pour autant effacer ce que sa mort enseigne.

Que retenir, alors, pour notre histoire ? Trois choses, simples et lourdes. La première : il existe une asymétrie irréductible entre l'âme que la doctrine peut déclarer imprenable et le corps qui, lui, reste tuable — et toute philosophie de l'invulnérabilité bute, tôt ou tard, sur cette asymétrie. La deuxième : la vulnérabilité du corps pensant n'est pas répartie également ; elle s'aggrave quand ce corps est celui d'une femme qui occupe une place de parole, et la mort d'Hypatie est, dans notre série, le premier grand emblème de cette aggravation genrée — un emblème que les saisons suivantes, jusqu'aux femmes savantes de la modernité, ne cesseront de redécouvrir. La troisième : la mémoire elle-même est un lieu de vulnérabilité, car la figure d'Hypatie a été tuée une seconde fois par la légende, recouverte d'un récit anachronique qui la rendait utile à des combats qui n'étaient pas les siens. Recueillir ce qu'une mort dit de la vulnérabilité sans la livrer à la mythologie : c'est l'exercice même de ce cours, et l'un des plus difficiles de toute la série.

Notre saison continue, et elle change maintenant de continent et de monothéisme. Après le judaïsme de la triade et de Job, après le christianisme de la kenōsis, d'Augustin, et de cette Alexandrie déchirée, le troisième grand monothéisme entre en scène. Le prochain cours quitte la Méditerranée chrétienne pour le monde de l'islam et son anthropologie de la faiblesse : « l'être humain a été créé faible », dit le Coran — et de cette faiblesse native, certains mystiques feront non pas un défaut à surmonter mais la condition même de la rencontre avec l'absolu, le faqr, la pauvreté de la créature comme perfection. De la philosophe dont le corps fut déchiré dans une cité, nous passons au croyant qui se sait constitutivement faible devant son Dieu — et qui, parfois, en fait sa plus grande force.

Sources

Aucune source primaire de ce cours n'est indexée au corpus RAG (Weaviate). Tout le matériau historique relève du récit et de la paraphrase prudente, signalés dans le corps comme (non indexé au corpus — à vérifier). Aucune citation textuelle précise n'a été reconstituée.