Sources primaires vérifiées au RAG (corpus Weaviate) : Augustin, Les Confessions, traduction française du domaine public (DP) — livre VIII (le conflit du vouloir, chapitres IX, X, XI) et livre X (la concupiscence, la vaine gloire, « ô médecin, je suis malade »). Non indexés, signalés comme tels : « notre cœur est inquiet… » (livre I), la mémoire et le temps (livres X-XI), Pélage et la controverse de la grâce, Pascal (S7), littérature secondaire augustinienne.
Imaginez un homme seul dans un jardin de Milan, à la fin de l'été de l'année 386. Il a trente et un ans, c'est un professeur de rhétorique brillant, courtisé, promis aux plus hautes charges de l'Empire ; et il est en train de se défaire sous nos yeux. Il s'arrache les cheveux, il se frappe le front, il serre ses genoux entre ses doigts entrelacés, il se roule par terre, il pleure. Rien ne le retient là — aucune chaîne, aucun garde, aucune loi. Ce qui le retient est en lui. Il veut une chose de toutes ses forces et il ne parvient pas à la vouloir ; il se commande et il se désobéit ; il est, dans le même instant, le maître qui ordonne et l'esclave qui refuse. « L'esprit commande au corps », écrira-t-il, « il est obéi ; l'esprit se commande, et il se résiste. » Cet homme s'appelle Augustin, il deviendra évêque d'Hippone, et la scène qu'il nous raconte — vingt-cinq ans plus tard, dans le huitième livre de ses Confessions — n'est pas seulement le récit d'une conversion religieuse. C'est l'acte de naissance, dans notre histoire, d'une forme de vulnérabilité que nul avant lui n'avait décrite avec cette acuité : non pas le corps exposé au fer ou à la maladie, non pas la créature tremblante devant son Dieu, mais le sujet divisé d'avec lui-même, l'âme devenue opaque et étrangère à elle-même, blessée par l'intérieur.
Mesurons d'abord le déplacement, car c'est lui qui justifie ce cours. La Grèce que nous avons longuement parcourue avait pensé une vulnérabilité du dehors : le héros tragique exposé au destin, le corps que la flèche traverse, la cité que la peste décime, le sage stoïcien qui dresse une citadelle intérieure précisément parce que le dehors est imprenable. Les premiers cours de cette saison ont ajouté une autre figure : la créature devant l'absolu — la veuve et l'orphelin que protège la Torah, Job qui crie sa plainte sous le ciel muet, le Dieu de Paul qui se vide de sa puissance. Dans tous ces cas, la blessure venait d'ailleurs et l'on se tenait, tant bien que mal, d'un seul tenant face à elle. Augustin introduit une fracture nouvelle, et elle passe au milieu du sujet lui-même. Le danger n'est plus dehors : il est ce moi qui ne coïncide pas avec lui-même, ce vouloir qui se contredit, cette mémoire que je ne parviens pas à sonder, ce cœur que je ne comprends pas. La vulnérabilité s'intériorise. Et avec elle naît, du même mouvement, quelque chose comme la conscience moderne de soi — un moi qui se prend lui-même pour énigme, qui se parle, qui se juge, qui se confesse. C'est pourquoi tant de lecteurs ont vu dans les Confessions le premier livre véritablement intérieur de la culture occidentale ; et c'est pourquoi nous le lisons, nous, comme le moment où la blessure devient une affaire de profondeur.
Un avertissement de méthode, fidèle au parti pris de cette série. Il ne s'agit pas de faire d'Augustin « notre » origine, ni de raconter une histoire qui irait droit de lui à nous. Augustin est un homme de l'Afrique romaine, de langue latine, formé au manichéisme puis au néoplatonisme avant le christianisme ; il pense dans des catégories — la grâce, le péché, la chair, la concupiscence — qui ne sont ni neutres ni universelles, et que ce cours doit exposer sans les épouser. La question que nous lui posons n'est pas « avait-il raison ? » mais « quelle figure de la vulnérabilité invente-t-il, et à quel prix ? ». Car la thèse de ce cours est double, et son second versant est inséparable du premier : Augustin découvre l'intériorité comme lieu de fragilité — découverte immense, dont vivra toute la modernité —, mais il la découvre en la décrivant comme une blessure, un châtiment, une maladie ; et il faudra demander si la profondeur du moi qu'il ouvre vaut le diagnostic de péché dont il la paie.
Venons-en au texte, au cœur du huitième livre des Confessions, ces chapitres IX, X et XI que la tradition cite comme l'analyse augustinienne du conflit du vouloir. Augustin est arrivé au seuil de sa conversion ; intellectuellement, tout est résolu — « j'étais certain de la vérité », dit-il —, mais quelque chose en lui refuse encore le dernier pas. Et il s'étonne, d'un étonnement qui devient l'une des plus fines analyses morales de l'Antiquité tardive. « D'où vient ce prodige ? quelle en est la cause ? » Le prodige, c'est ceci : que l'esprit se fasse obéir sans peine du corps, et pas de lui-même. « L'esprit commande à la main de se mouvoir, et l'agile docilité de l'organe nous laisse à peine distinguer le maître de l'esclave ; et l'esprit est esprit, la main est corps. L'esprit commande de vouloir à l'esprit, à lui-même, et il n'obéit pas. » Voilà le scandale qui ouvre la pensée moderne de la volonté : je lève la main d'un signe, mais je ne peux pas, du même signe, vouloir vraiment ce que je crois vouloir. Entre moi et ma main, la transmission est immédiate ; entre moi et moi, elle se brise.
La solution d'Augustin est d'une subtilité qui ne s'est jamais émoussée. Il refuse l'explication facile — celle qui poserait deux âmes, deux natures en l'homme, l'une bonne, l'autre mauvaise. C'était la doctrine manichéenne, qu'il avait professée dans sa jeunesse et qu'il combat ici nommément : « Périssent de votre présence, mon Dieu, comme parleurs de vanités… ceux qui, apercevant deux volontés délibérantes, affirment deux esprits de deux natures. » Non : il n'y a pas deux esprits, il y a un seul esprit malade. « Ce n'est donc pas un prodige que cette volonté partagée, qui est et n'est pas ; c'est la faiblesse de l'esprit malade, qui, soulevé par la main de la vérité, ne se relève qu'à demi, et retombe de tout le poids de l'habitude. » Tout est dans ce « à demi ». La volonté ne commande pas vraiment, parce qu'elle ne veut qu'à moitié : « il ne veut qu'à demi ; donc, il ne commande qu'à demi. Car, tant il veut, tant il commande ; et tant il est désobéi, tant il ne veut pas. » Le partage n'est pas entre deux substances ; il est une déchirure interne à l'acte même de vouloir. Et la formule qui scelle l'analyse est devenue le blason de tout sujet divisé : « Quand je délibérais pour entrer au service du Seigneur mon Dieu… qui voulait ? moi. Qui ne voulait pas ? moi. L'un et l'autre était moi, demi voulant, à demi ne voulant pas. Et je me querellais moi-même, et je me divisais contre moi. »
Arrêtons-nous sur la phénoménologie, car elle est d'une justesse qui dépasse de loin son cadre religieux. Augustin remarque que le vouloir n'a, pour s'accomplir, besoin de rien d'autre que de lui-même : « ici la puissance n'était autre que la volonté ; vouloir, c'était faire. » Pour lever le bras, il faut une volonté et un corps valide ; pour vouloir, il ne faut qu'une volonté entière. Le vouloir devrait donc être l'acte le plus libre, le plus souverain de tous : rien ne s'interpose entre lui et son objet, sinon lui-même. Et c'est précisément là que tout se grippe. Augustin décrit le corps qui obéit pendant que l'âme se refuse : « mon corps obéissait plutôt à la volonté la plus imperceptible de l'âme… que l'âme ne s'obéissait à elle-même pour accomplir dans la volonté seule sa plus forte volonté. » Le paradoxe est vertigineux : l'âme est plus impuissante sur elle-même que sur sa chair. Le lieu de la liberté absolue est aussi le lieu de l'esclavage le plus secret. Augustin nomme la force qui retient : c'est l'habitude, consuetudo, ce qu'il appelle ailleurs la coutume — « la coutume s'était par moi aguerrie contre moi, puisque ma volonté m'avait amené où je ne voulais pas. » Je suis ligoté par ce que j'ai moi-même tissé ; la chaîne qui me retient, je l'ai forgée maillon après maillon par mes propres choix répétés, et elle « ne me retenait plus que par un faible anneau, mais qui me retenait pourtant ».
Notons au passage ce qu'a de neuf cette manière de parler de soi à la deuxième personne. Augustin ne raconte pas sa crise à un lecteur : il l'adresse à Dieu, il la lui confesse. Et ce dispositif — l'aveu intérieur tenu devant un témoin qui voit le fond du cœur — change la nature même de l'introspection. Pour les Grecs, se connaître soi-même était une affaire entre soi et soi, un dialogue de l'âme avec elle-même, et il s'y mêlait toujours quelque chose d'une maîtrise : connais-toi pour te gouverner. Chez Augustin, l'examen de soi se fait sous un regard qui précède le mien et qui voit mieux que moi. « Je ne vous dérobe point mes plaies », dit-il ; le moi se déshabille devant une instance qui connaît déjà ses replis. C'est une intériorité fondamentalement exposée — exposée non au dehors, mais à un plus intérieur que son intime. Et cette exposition redouble la vulnérabilité au lieu de l'apaiser : car celui qui se sait vu jusqu'au fond ne peut plus se raconter d'histoires sur lui-même, ne peut plus se tenir à distance de ses propres défaillances. La « déplaisance de moi-même » qu'Augustin évoque au dixième livre naît de là : d'un moi qui ne peut plus se cacher à soi parce qu'il ne peut se cacher à l'autre.
Il faut entendre ce qu'Augustin fait là de la vulnérabilité. Chez les Grecs, le danger venait du dehors et l'on s'en protégeait en retournant dans la citadelle de l'âme — le for intérieur était le refuge. Augustin renverse la topographie : le for intérieur n'est plus le refuge, il est le champ de bataille. « C'est là, c'est dans la chambre secrète où je m'étais emporté contre moi-même », dit-il du lieu de sa crise. L'ennemi n'a plus à entrer : il est déjà dedans, il est moi. Et cette guerre intestine — Augustin emploie le mot de schisme, ce « schisme, élevé malgré moi » — fait de l'intériorité, pour la première fois si nettement, un espace tragique. La citadelle stoïcienne était imprenable parce que close ; la chambre augustinienne est imprenable d'une autre manière, parce que l'assiégeant y a son domicile. Le sujet ne peut pas se mettre à l'abri de lui-même.
Or — et c'est ici que la pensée d'Augustin prend toute son ampleur, et tout son tranchant — cette guerre, il ne peut pas la gagner par ses propres forces. C'est le point décisif, celui qui sépare Augustin de toute la tradition antique de la maîtrise de soi. Le stoïcien, l'épicurien, l'aristotélicien croyaient que l'exercice, la discipline, l'habituation suffisaient à former une volonté droite ; l'éthique était affaire d'entraînement. Augustin dit l'inverse : la volonté malade ne peut pas se guérir elle-même, puisque c'est justement le vouloir qui est blessé. Une volonté divisée ne peut pas décider de cesser d'être divisée — ce serait lui demander d'être entière pour devenir entière. D'où l'appel, à chaque page, à une force qui vienne d'ailleurs : la grâce. « Et vous me pressiez, Seigneur, au plus secret de mon âme, et votre sévère miséricorde me flagellait à coups redoublés et de crainte et de honte. » Le dénouement n'est pas un effort réussi mais un don reçu ; ce qui rompt la dernière chaîne n'est pas la volonté de l'homme mais une grâce qui descend en elle. La vulnérabilité augustinienne est donc, à la lettre, une dépendance : l'âme est exposée non seulement à se diviser, mais à ne pouvoir se réunifier d'elle-même. Elle attend une santé qu'elle ne peut se donner. « O médecin, je suis malade ! ô miséricorde, vous voyez ma misère ! » — la formule du dixième livre dit tout : le sujet se découvre patient, au double sens du mot, celui qui souffre et celui qui attend les soins d'un autre.
C'est cette structure — division interne plus dépendance d'une grâce — qui fait de l'intériorité augustinienne le creuset d'une inquiétude qui ne se referme jamais. On la trouve condensée dans la phrase la plus célèbre des Confessions, dès la première page : « tu nous as faits pour toi, et notre cœur est inquiet jusqu'à ce qu'il repose en toi ». (Livre I — non indexé au corpus, à vérifier.) L'inquiétude n'est pas un accident psychologique, c'est la structure même de la créature : un manque qui la creuse, un désir qui la déborde, un repos toujours différé. Augustin file l'image d'un poids et d'un vide : « L'âme que vous remplissez devient légère ; trop vide encore de vous, je pèse sur moi. » Je pèse sur moi — oneri mihi sum, je me suis à charge à moi-même. Le moi est devenu son propre fardeau. Et au livre dixième, scrutant sa mémoire et ses sens, Augustin invente jusqu'à un vocabulaire de l'opacité de soi : il s'interroge sur les images qui surgissent malgré lui dans le sommeil, sur les désirs qui le visitent « accourus je ne sais d'où », sur cette « déplaisance de moi-même » qui le tient. Le moi n'est plus transparent à son propre regard. Il y a en lui des profondeurs qu'il ne maîtrise pas, des replis qu'il ne sonde pas, une nuit intérieure. « Périssent toutes ces langueurs de mon âme » — l'âme se découvre comme un abîme. « Elle demeure triste, parce qu'elle retombe et devient abîme, ou plutôt elle sent qu'elle est abîme encore. » Voilà peut-être le legs le plus durable, et le plus dangereux : l'idée que le sujet est, pour lui-même, un abîme.
Il faut maintenant tenir la promesse de la méthode et faire droit à la controverse, car elle est ici frontale et elle nous engage. La question est simple à formuler et difficile à trancher : Augustin a-t-il découvert une profondeur, ou en a-t-il inventé une, à grands frais ? La première lecture, généreuse, dit ceci : la conscience de soi naît de la division. Tant que le moi coïncide avec lui-même, il ne se voit pas ; c'est la fissure qui ouvre le regard. Pour se prendre soi-même comme objet, pour se parler, pour se juger — pour devenir, en somme, un sujet au sens plein —, il faut s'être dédoublé, il faut qu'il y ait en moi un moi qui observe et un moi observé, un moi qui veut et un moi qui résiste. La déchirure n'est pas seulement une souffrance : elle est la condition de la profondeur. Sans la lutte du huitième livre, pas d'intériorité ; sans l'inquiétude, pas de quête ; sans l'abîme, pas de cette attention scrupuleuse à soi qui nourrira, après Augustin, des siècles d'examen de conscience, de journaux intimes, d'autobiographie, et finalement de psychologie. Dans cette perspective, Augustin n'invente rien : il décrit, le premier et avec une honnêteté inouïe, une structure réelle de l'expérience humaine que les Grecs, trop occupés à se rendre invulnérables, avaient manquée. La vulnérabilité intérieure serait une vérité enfin dite.
La seconde lecture, sévère, retourne chaque terme. Ce qu'Augustin appelle découverte serait une production — coûteuse, et lourde de conséquences. Car il ne se contente pas de décrire la division : il la diagnostique. Et son diagnostic a un nom, péché ; il a une cause, la faute originelle ; il a une localisation privilégiée, la chair et le désir. Relisons : la division n'est pas pour Augustin un fait neutre de la psyché, c'est un « châtiment ». « Ce schisme, élevé malgré moi, n'attestait pas la présence d'un esprit étranger, mais le châtiment de mon âme. Et je n'en étais pas l'artisan, mais le péché qui habitait en moi. » Le moi divisé est un moi puni ; sa fracture est la trace d'une dette, l'expiation de « la coupable liberté d'Adam ». Et le lieu où s'engouffre cette culpabilité, c'est le corps, et singulièrement la sexualité : le dixième livre, dans ces pages où Augustin examine ses sens, traque jusque dans les rêves les « mouvements impurs » du sommeil, les « imaginations impures et brutales », et supplie pour une grâce « qui dégage mon âme des appâts de la concupiscence ». La chair devient le foyer du soupçon. Ce qui était, chez les Grecs, simple finitude — un corps qui vieillit, qui désire, qui meurt — devient ici matière de honte, terrain de la faute, ennemi intérieur. La lecture sévère conclut : Augustin a transformé une condition en culpabilité. Il a pris la fragilité ordinaire de l'être humain — l'ambivalence des désirs, l'écart entre l'intention et l'acte, le poids des habitudes — et il en a fait le symptôme d'une corruption originelle. Au lieu d'une blessure subie, une blessure imposée : la culpabilité comme institution, le péché comme grille de lecture obligatoire de toute intériorité, le corps comme suspect permanent. Et l'on peut soutenir que l'Occident a payé très cher cet héritage — en termes de rapport à la sexualité, de méfiance envers le corps, de dramatisation de la faute — pour la profondeur qu'Augustin lui aura léguée.
Comment trancher ? Notre méthode interdit de le faire à la place de l'auditeur, mais elle exige de poser les pièces avec exactitude. Trois remarques pour équilibrer le dossier. La première : ce qu'Augustin décrit du conflit du vouloir ne dépend pas, en droit, de son interprétation théologique. L'expérience de la volonté qui se commande et ne s'obéit pas, de l'habitude plus forte que le projet, du désir qui déborde la décision — cette expérience est attestable indépendamment de tout péché originel. On peut prendre la phénoménologie d'Augustin sans prendre son diagnostic. C'est d'ailleurs ce que feront beaucoup de ses héritiers laïcs, jusqu'à la psychanalyse, qui retrouvera l'intuition d'un moi non maître en sa demeure sans rien devoir à la chute d'Adam. La deuxième remarque va en sens inverse : il serait naïf de croire qu'on peut découper proprement la description et l'interprétation. C'est parce qu'il cherchait un sauveur qu'Augustin a regardé si profond ; c'est l'inquiétude religieuse qui a creusé l'intériorité. La profondeur et la culpabilité sont peut-être nées du même geste, et l'on ne sait pas si l'on aurait eu l'une sans l'autre. La troisième remarque concerne la grâce, et elle est délicate : faire de la guérison un don qui vient d'ailleurs, est-ce humilier le sujet ou le soulager ? On peut y lire une dépossession — l'homme privé du pouvoir de se sauver lui-même, condamné à attendre. On peut y lire, à l'inverse, une libération — l'homme dispensé de l'épuisante illusion de l'autosuffisance stoïcienne, autorisé enfin à être faible, à demander, à recevoir. La même doctrine de la grâce nourrit, selon les lectures, une éthique de la culpabilité et une éthique du soulagement. Augustin contient les deux.
Cette ambivalence, du reste, n'est pas une invention de commentateur : elle a éclaté de son vivant, dans la grande controverse qui l'a opposé au moine Pélage. (Controverse pélagienne — non indexée au corpus, à vérifier.) Pélage soutenait que l'homme peut, par sa seule volonté, choisir le bien et se rendre juste ; que la grâce aide, mais ne décide pas ; que faire de l'humain un impuissant qui attend tout d'un don, c'est l'infantiliser et ruiner la responsabilité morale. Augustin a répondu que cette confiance dans la volonté propre était précisément l'orgueil dont il fallait guérir, et que sa propre expérience — la scène du jardin, l'impuissance du vouloir divisé — réfutait Pélage mieux qu'aucun argument. Le débat n'a jamais été tranché en philosophie : il rejoue, dans le vocabulaire chrétien de la grâce, le débat même que la saison précédente a rencontré en Chine entre Mencius et Xunzi — la nature peut-elle se redresser seule, ou faut-il une force qui la travaille de l'extérieur ? Homologue, non identique : là où le débat chinois portait sur le statut du germe moral, le débat augustinien porte sur le pouvoir de se sauver. Mais la structure est la même, et elle dit quelque chose de constant : toute pensée de la vulnérabilité du vouloir doit décider si le sujet blessé peut, ou non, se réparer lui-même.
Il reste à situer ce legs dans la grille de notre série et à mesurer ce qu'il ouvre. Augustin lègue à la suite de l'histoire une figure qui n'existait pas avant lui : le sujet intérieur vulnérable, divisé d'avec soi, opaque à soi, dépendant d'une force qu'il ne maîtrise pas. C'est, pour la modernité, une figure inaugurale — et nous la retrouverons, transformée, douze siècles plus tard, lorsqu'un autre homme reprendra l'analyse augustinienne de la misère et de la grandeur, de la disproportion du moi avec lui-même : Pascal, à la saison suivante, héritier direct de cette inquiétude, fera du roseau pensant le blason d'une intériorité qui sait à la fois sa faiblesse et sa noblesse. Ce moi divisé, ce moi qui se pense lui-même comme énigme et comme charge, c'est Augustin qui l'a ouvert ; mais n'anticipons pas, contentons-nous de noter le fil. Pour notre critère — qui est blessable, et qui peut dire sa blessure ou se voit dit par d'autres ? —, Augustin marque un tournant net : il est, par excellence, celui qui dit sa blessure, qui la met en mots, qui en fait un livre adressé à Dieu et lu par les hommes ; les Confessions sont le premier grand monument de la parole de soi sur soi. Mais cette parole a un prix, et c'est notre controverse : elle dit la blessure en la nommant péché, et risque ainsi de transmettre, à tous ceux qui se reconnaîtront en elle, non seulement la profondeur mais aussi la culpabilité.
Avant de quitter le jardin de Milan, un dernier déplacement, qui ouvre le cours suivant. Tout ce que nous venons de suivre se passe à l'intérieur — dans la chambre secrète, dans l'abîme de l'âme, dans le combat du vouloir. Augustin a tellement intériorisé la vulnérabilité que le corps, chez lui, devient presque seulement un poids à porter et un suspect à surveiller. Mais le corps de la philosophie, lui, reste exposé dehors, au monde, à la foule, au fer. À peine une trentaine d'années après la mort d'Augustin, dans une autre ville de cette même Méditerranée chrétienne — Alexandrie —, une femme philosophe, héritière du néoplatonisme de Plotin que nous avons rencontré à la saison trois, sera tirée de son char par une foule et mise à mort. Hypatie n'a pas écrit de Confessions ; elle n'a presque rien laissé d'écrit du tout ; et son corps, lui, n'avait aucune citadelle intérieure où se réfugier. Après l'intériorité fissurée d'Augustin, le prochain cours quittera la chambre secrète pour la rue : il interrogera le corps tuable de la philosophie, là où l'invulnérabilité ontologique du sage rencontre la violence très réelle de l'histoire.
Sources
- Augustin, Les Confessions, trad. française (DP) — livre VIII, chapitre IX (« L'esprit commande au corps ; il est obéi : l'esprit se commande, et il se résiste ») : « D'où vient ce prodige ? quelle en est la cause ? », « L'esprit commande à la main de se mouvoir… et l'esprit est esprit, la main est corps. L'esprit commande de vouloir à l'esprit, à lui-même, et il n'obéit pas », « il ne veut qu'à demi ; donc, il ne commande qu'à demi », « c'est la faiblesse de l'esprit malade, qui… ne se relève qu'à demi, et retombe de tout le poids de l'habitude ». (Vérifié au RAG, cert. ~0,80-0,81.)
- Augustin, Les Confessions, trad. (DP) — livre VIII, chapitre X (« Deux volontés ; un seul esprit ») : la réfutation du manichéisme (« Périssent de votre présence, mon Dieu… ceux qui… affirment deux esprits de deux natures »), « qui voulait ? moi. Qui ne voulait pas ? moi. L'un et l'autre était moi, demi voulant, à demi ne voulant pas. Et je me querellais moi-même, et je me divisais contre moi », « ce schisme, élevé malgré moi, n'attestait pas la présence d'un esprit étranger, mais le châtiment de mon âme. Et je n'en étais pas l'artisan, mais le péché qui habitait en moi », « la coupable liberté d'Adam », les volontés bonnes qui se combattent, l'âme « distendue » par la diversité des vouloirs. (Vérifié au RAG, cert. ~0,79.)
- Augustin, Les Confessions, trad. (DP) — livre VIII (autour du chap. VIII-XI) : « deux volontés en moi, une vieille, une nouvelle, l'une charnelle, l'autre spirituelle… et cette lutte brisait mon âme » ; « la chair convoite contre l'esprit et l'esprit contre la chair » (Galates V, 17) ; « la coutume s'était par moi aguerrie contre moi » ; « j'étais certain de la vérité » ; les gestes du corps (s'arracher les cheveux, se frapper le front, embrasser ses genoux) ; « ici la puissance n'était autre que la volonté ; vouloir, c'était faire » ; « mon corps obéissait plutôt à la volonté la plus imperceptible de l'âme… que l'âme ne s'obéissait à elle-même » ; « cette chaîne qui ne me retenait plus que par un faible anneau, mais qui me retenait pourtant » ; « votre sévère miséricorde me flagellait à coups redoublés ». (Vérifié au RAG, cert. ~0,78-0,81.)
- Augustin, Les Confessions, trad. (DP) — livre X (la concupiscence, le sommeil, la vaine gloire, la misère de cette vie) : « votre main, Dieu tout-puissant, n'a-t-elle pas le pouvoir de guérir toutes les langueurs de mon âme… mon âme, dégagée des appâts de la concupiscence » ; les « mouvements impurs de mon sommeil », les « imaginations impures et brutales » ; « cette déplaisance de moi-même » ; « la vaine gloire rentre en lui par ce mépris dont il se glorifie » ; « L'âme que vous remplissez devient légère ; trop vide encore de vous, je pèse sur moi » ; « ô médecin, je suis malade ! ô miséricorde, vous voyez ma misère ! » (Vérifié au RAG, cert. ~0,78-0,79.)
- Augustin, Les Confessions, trad. (DP) — livre X / Psaumes cités : « elle demeure triste, parce qu'elle retombe et devient abîme, ou plutôt elle sent qu'elle est abîme encore » ; « Pourquoi es-tu triste, ô mon âme ? Espère dans le Seigneur » (Ps. XLII, 5-6) ; « Où est ton Dieu ? » (Ps. XLI, 4). (Vérifié au RAG, cert. ~0,78.)
- Non indexés, signalés dans le cours : « tu nous as faits pour toi, et notre cœur est inquiet jusqu'à ce qu'il repose en toi » (Confessions, livre I) ; les analyses de la mémoire et du temps (livres X-XI) ; la controverse pélagienne (Augustin contre Pélage sur la grâce et la volonté) ; le rapprochement avec Mencius/Xunzi (écho S5, interprétatif) ; Pascal et le roseau pensant (annonce S7, à développer au cours dédié) ; littérature secondaire augustinienne (P. Brown, La vie de saint Augustin ; études sur l'invention de l'intériorité). (À vérifier sur sources avant toute citation.)