Sources primaires vérifiées au RAG (corpus Weaviate) : Christine de Pizan, Le Trésor de la cité des dames (= Le Livre des trois vertus), moyen français, fac-similé BnF/Gallica via Project Gutenberg — passages du prologue à la reine Anne, des chapitres sur l'humilité, la patience, la sobriété, la chasteté et la prudence. Non indexés, signalés comme tels : la Cité des Dames proprement dite, la Mutacion de Fortune, l'Avision, la querelle du Roman de la Rose ; littérature secondaire.
Paris, l'an 1390 ou peu après. Une femme de vingt-cinq ans se tient devant des comptes qu'elle ne sait pas lire, des dettes qu'elle n'a pas contractées, des procès qu'on lui intente parce qu'elle est seule. Son père, médecin et astrologue à la cour de Charles V, est mort. Son mari, Étienne du Castel, notaire et secrétaire du roi, vient de mourir de la peste à Beauvais, en voyage, à trente-quatre ans. Elle a trois enfants, une mère à charge, une nièce, et aucun métier — car le métier qu'elle a, lire et écrire dans plusieurs langues, n'est pas réputé en faire un. Les créanciers se présentent ; les hommes d'affaires de son défunt mari profitent de son ignorance ; les tribunaux la font attendre. Et cette femme, qui s'appelle Christine de Pizan, prend une décision que presque aucune femme de son temps n'a prise avant elle : plutôt que de se remarier, plutôt que d'entrer au couvent, plutôt que de se taire, elle va vivre de sa plume. Elle deviendra — l'histoire littéraire le lui reconnaît sans réserve — la première femme d'Europe à gagner sa vie en écrivant, la première professionnelle laïque de l'écriture, copiste de ses propres œuvres, négociatrice de ses commandes, fondatrice peut-être d'un atelier. C'est par ce trou dans le tissu d'une vie — un veuvage, des dettes, l'exposition juridique d'une femme seule — que la vulnérabilité entre dans notre histoire d'une manière qu'elle n'avait encore jamais prise : dite à la première personne, par une femme, sur sa propre condition.
Un avertissement de méthode d'abord, et il pèse particulièrement ici. Une grande partie de l'œuvre que nous allons convoquer n'est pas dans notre corpus indexé. La Cité des Dames elle-même, le livre de 1405 qui a fait la gloire posthume de Christine, n'y est pas ; ni la Mutacion de Fortune de 1403, ni l'Avision-Christine, ni les épîtres de la querelle du Roman de la Rose. Ce que le RAG a vérifié, c'est l'œuvre sœur de la Cité : Le Trésor de la cité des dames, autrement nommé Le Livre des trois vertus, écrit dans la foulée, en 1405 également, et qui en est le prolongement pratique — là où la Cité bâtit une forteresse symbolique peuplée de femmes illustres, le Trésor descend dans le concret de la conduite, et enseigne aux femmes de tous états comment vivre. Toutes les citations textuelles de ce cours viendront donc du Trésor, en moyen français, corrigé de ses artefacts d'océrisation ; tout ce qui touche à la Cité ou à la Mutacion sera dit, mais marqué (non indexé au corpus — à vérifier). C'est une contrainte, mais elle est aussi une chance : elle nous oblige à lire Christine non par son monument le plus célèbre, mais par son geste le plus humble, celui de la pédagogie quotidienne — et nous verrons que c'est précisément là que la controverse sur son émancipation se joue le plus crûment.
Reprenons le fil de la condition vécue, car c'est le premier des deux mouvements de ce cours. Dans la Mutacion de Fortune, long poème allégorique de 1403, Christine raconte sa vie sous la figure d'un voyage en mer. Le navire est gouverné par son mari ; à sa mort, la barre lui revient ; et elle se décrit alors, dans une image restée fameuse, comme métamorphosée — « devenue homme » par la nécessité. (Mutacion de Fortune non indexée au corpus — à vérifier.) La formule mérite qu'on s'y arrête, car elle dit exactement ce que cette série appelle la tukhē, et qu'elle le dit autrement que tout ce que nous avons entendu jusqu'ici. Souvenez-vous de la deuxième saison : la tukhē, c'était la fortune contraire des Grecs, le coup du dehors qui défait l'homme le mieux préparé — la maladie qui frappe Œdipe, la guerre qui prend Hector, le hasard qui jette Priam à genoux devant le meurtrier de son fils. Mais cette tukhē-là, ce sont des poètes tragiques masculins qui la chantaient, à propos de héros masculins. Ici, pour la première fois dans notre parcours, la fortune contraire est dite à la première personne par une femme, et sur sa propre chair : non plus la chute du roi, mais le naufrage de la veuve ; non plus la cité prise, mais la maison sans homme assaillie par les créanciers. Quand Christine écrit qu'elle est « devenue homme », elle ne célèbre pas une transformation glorieuse ; elle constate une violence. La fortune l'a forcée à prendre une place qui n'était pas prévue pour elle, à durcir sa voix, à apprendre les affaires, le droit, la négociation — à se masculiniser, au sens où sa société réservait aux hommes l'autonomie et la parole publique. La métamorphose n'est pas un triomphe : c'est la cicatrice d'un coup. La tukhē grecque parlait de la fragilité de la condition humaine en général ; Christine la spécifie — il y a une fragilité supplémentaire, surajoutée, qui s'attache à la condition de femme dans un monde fait pour les hommes. Et c'est elle, et non l'autre, qui va devenir son grand sujet. Il faut mesurer ce que cette spécification a de neuf. Les Grecs savaient que la fortune frappe les rois comme les esclaves, et c'était déjà une pensée de l'égalité dans le malheur. Mais Christine ajoute une dimension que la tukhē antique ignorait : la fortune ne frappe pas tout le monde de la même hauteur ni avec les mêmes conséquences. Un homme veuf reste un homme : il garde son métier, sa voix au tribunal, sa capacité à contracter, à témoigner, à se défendre. Une femme veuve, elle, perd avec son mari la médiation par laquelle elle existait dans l'ordre public ; elle se découvre soudain exposée à un dehors qui n'a pas prévu de place pour elle seule. Le même coup de la fortune — la mort de l'époux — produit deux blessures inégales selon le sexe de celui qu'il frappe. Christine est la première à écrire cette inégalité depuis l'intérieur, à dire que la fragilité n'est pas une nappe uniforme étendue sur l'humanité, mais une chose distribuée, plus lourde ici, plus légère là, selon des lignes que la société a tracées. C'est, en germe, l'idée que la vulnérabilité a une géographie sociale — idée que les dernières saisons de cette série retrouveront sous d'autres noms.
Car voici le tournant décisif, et il faut le nommer avec précision, parce que c'est lui qui fait de Christine un jalon irremplaçable de notre histoire. La tradition tout entière — celle que nous avons parcourue depuis la triade biblique jusqu'aux mystiques du cours précédent — tenait la faiblesse des femmes pour une donnée de nature. Les femmes seraient faibles par essence : plus charnelles, moins raisonnables, plus enclines au vice, héritières d'Ève. C'était l'évidence partagée, le fond sur lequel se détachaient les exceptions saintes. Or Christine fait basculer cette évidence. Elle ne dit pas : les femmes sont fortes. Elle dit quelque chose de plus subtil et de plus dévastateur : si les femmes paraissent faibles, c'est qu'on les a faites telles. Leur vulnérabilité n'est pas une nature, c'est une fabrication — le produit de l'absence d'éducation, de la calomnie répétée, d'un droit qui les laisse sans défense, d'une coutume qui leur interdit l'étude et la parole. Privez un être de savoir, puis reprochez-lui son ignorance ; interdisez-lui la tribune, puis moquez-vous de son silence ; laissez-le sans droit, puis raillez sa dépendance — vous aurez fabriqué la faiblesse que vous prétendez constater. Ce geste-là, ce déplacement de la vulnérabilité du registre de la nature à celui de la condition fabriquée, c'est exactement ce que la septième saison verra théorisé en toutes lettres par Mary Wollstonecraft, qui montrera en 1792 que la « délicatesse » des femmes est une production sociale, et par Olympe de Gouges, qui réclamera pour la femme le droit de monter à la tribune comme on monte à l'échafaud. (Wollstonecraft, Gouges non indexées au corpus — à vérifier ; développées en S7.) Christine les anticipe de près de quatre siècles. Elle est, dans toute la rigueur du terme, la première à penser la vulnérabilité féminine comme un fait politique et non comme un fait de nature. Annonçons-le donc clairement : ce que la modernité féministe appellera la vulnérabilité pathogène — celle qui est produite par les rapports sociaux eux-mêmes, et non subie comme une fatalité — commence ici, sous la plume d'une veuve parisienne du quinzième siècle.
Le second mouvement, c'est la riposte. Car Christine ne se contente pas de diagnostiquer ; elle bâtit. Et pour comprendre ce qu'elle bâtit, il faut entrer dans ce que son siècle appelait la querelle des femmes. Au cœur de cette querelle, un livre immense, le plus lu du Moyen Âge français : le Roman de la Rose, dont la seconde partie, due à Jean de Meun, déversait sur les femmes un torrent de sarcasmes — vénales, trompeuses, insatiables, incapables de garder un secret. (Roman de la Rose, querelle — non indexés au corpus — à vérifier.) Christine ose ce que nulle femme n'avait osé : elle prend la plume contre ce monument, dans un échange d'épîtres avec les lettrés qui le défendaient, et elle conteste, point par point, la légitimité de cette parole misogyne. Puis, du débat, elle passe à l'édifice. La Cité des Dames, en 1405, raconte comment l'auteure, accablée par les calomnies des clercs au point de douter d'elle-même et de son propre sexe, reçoit la visite de trois dames allégoriques — Raison, Droiture et Justice — qui l'aident à construire, pierre par pierre, une cité fortifiée peuplée exclusivement de femmes illustres : reines, savantes, saintes, héroïnes, inventrices. (Cité des Dames — non indexée au corpus — à vérifier.) Chaque femme exemplaire est une pierre du rempart ; l'accumulation des exemples est la réfutation. Contre l'affirmation que les femmes seraient naturellement vicieuses ou faibles, Christine oppose la preuve par le nombre et par l'histoire : voici mille femmes qui furent sages, courageuses, fidèles, inventives — donc l'affirmation est fausse.
Notons d'emblée le déplacement architectural, car il est tout le sens du livre. Dans la deuxième saison, la cité grecque, et plus encore la citadelle stoïcienne, étaient des forteresses dressées contre la fortune — bâtir en soi un lieu que le coup du dehors ne pourrait atteindre. La cité de Christine n'est pas dressée contre la fortune. Elle est dressée contre la calomnie. Ce n'est pas la tukhē qu'elle veut repousser hors des murs, c'est la diffamation. L'ennemi a changé de nature : il n'est plus le hasard aveugle, il est la parole humaine organisée, le discours misogyne qui blesse en disant. Et c'est cohérent avec le diagnostic du premier mouvement : si la vulnérabilité des femmes est fabriquée par le langage — par ce qu'on dit d'elles —, alors la défense doit elle aussi être un édifice de langage. On ne combat pas une calomnie avec une muraille de pierre ; on la combat avec un livre. La Cité des Dames est une forteresse faite de mots contre des mots, une contre-parole bâtie contre une parole. C'est, dans notre grille, une variante inédite du geste que nous avons appelé répondre, mais retourné : non pas répondre à la vulnérabilité d'autrui, comme Mencius devant l'enfant au puits, mais répondre de soi et des siennes contre ceux qui les diffament. La parole exposée se défend par la parole.
Et c'est ici que la boucle avec le cours précédent prend tout son relief. Au neuvième cours de cette saison, nous avons rencontré les mystiques, ces femmes — Hildegarde, Julian de Norwich, Marguerite Porete, et l'horizon d'Eckhart — qui avaient trouvé dans la vision, dans la maladie qui fait voir, dans l'anéantissement de l'âme devant Dieu, une voie pour prendre la parole là où on la leur refusait. (Hildegarde, Porete — non indexées au corpus — à vérifier ; Julian de Norwich vérifiée au RAG en S6c9.) Leur autorité était d'en haut : Dieu parlait par elles, et nul ne pouvait faire taire ce que Dieu disait. C'était une manière, mystique, de contourner l'interdit fait aux femmes d'enseigner. Christine offre l'autre manière. La sienne n'est pas mystique : elle est lettrée et polémique. Elle ne dit pas « Dieu m'a montré » ; elle dit « Raison me l'a démontré », elle cite, elle argumente, elle accumule les exemples historiques, elle débat avec les clercs sur leur propre terrain, celui des livres et des autorités. Là où Julian recevait des révélations, Christine construit des preuves. Deux femmes du même monde, devant le même mur, deux brèches différentes : l'une par la grâce, l'autre par le savoir. Et il est capital, pour notre fil, de voir que ces deux voies coexistent dans la même saison et presque dans le même demi-siècle. La parole des femmes, au tournant du quinzième siècle, cherche ses passages — par le haut chez les mystiques, par les livres chez Christine ; et c'est cette seconde voie, laïque, raisonnée, polémique, qui ouvre la ligne directe vers les Lumières féminines de la septième saison.
Mais il faut maintenant ralentir, car nous touchons à la controverse, et elle est obligatoire, et elle est dure. La question est simple à poser et difficile à trancher : la Cité des Dames est-elle un geste d'émancipation, ou reste-t-elle prisonnière de son temps ? Émancipe-t-elle les femmes, ou aménage-t-elle leur sujétion ? Et c'est ici que le Trésor de la cité des dames, notre seule source vérifiée, devient un témoin gênant — gênant pour la lecture héroïque de Christine, et c'est pourquoi il faut l'écouter dans sa lettre même.
Car le Trésor, qui prolonge la Cité, n'enseigne pas aux femmes la révolte. Il leur enseigne la vertu, et une vertu très précisément ordonnée à leur place sociale. Lisons le prologue, adressé à la reine Anne de France, où Christine assume la hiérarchie des états comme un ordre voulu de Dieu : « si par divin vouloir l'estat de majesté royalle & de seigneurie est eslevé sur tous estatz mondains & que a la conduyte & doctrine d'iceluy soit regi & gouverné le petit & menu peuple pour au monde estre en union paix & concorde ». L'ordre du monde — grands au-dessus, petit peuple au-dessous — est divin, et le livre s'y inscrit. Christine se présente d'ailleurs, dans la dédicace, en serviteur très humble : « Je vostre treshumble et tresobeissant serviteur a l'honneur & magnificence de vostre trestriumphante souveraine je ay fait le livre des trois dames de vertus / c'est assavoir Raison droicture & justice souveraines dames de la noble cité des dames de vertus ». Le projet est explicite : faire que les reines, les hautes dames et les princesses « soyent convocquees a estre souveraines citoyennes » de la cité — et, « a l'exemple d'icelles les aultres dames / damoiselles / bourgoises et femmes de commun peuple ». La cité a donc ses degrés, comme la société ; et la première leçon donnée aux princesses n'est pas de conquérir le pouvoir, mais d'« aymer et craindre dieu pour le premier et principal enseignement ».
Et lisons surtout ce que le Trésor recommande aux femmes face à l'injure — car c'est exactement là que se mesure l'écart entre la guerrière de la Cité et la pédagogue du Trésor. La noble dame, écrit Christine, cultivera l'humilité et la patience à un point qui peut nous arrêter le souffle : « la noble dame vouldra tant estre paciente que quoy que le monde livre assez d'aversitez aussi bien aux grans seigneurs et aux grans dames que aux petites gens selon leurs estatz pour chose qui luy adviengne ne sera mené a impacience et toutes adversitez prendre en gré pour l'amour de nostre seigneur ». Prendre toutes les adversités en gré, par amour de Dieu : c'est le contraire exact de la révolte. Et quand on lui fait du tort — « comme on fait plusieursfois a maintes dames sans cause » —, elle ne réclamera pas châtiment : « si ne querra elle leur pugnicion ne pouchassera ne vouldra ». Elle pardonnera ; elle priera même pour ceux qui la calomnient. Et l'image finale est d'une beauté trouble : « Ceste noble dame ainsi disposee par grant constance & force de courage ne fera pas grant compte des dars des envieux » — les traits des envieux, c'est-à-dire la calomnie même que la Cité des Dames prétendait combattre. Sauf qu'ici, la réponse n'est plus de bâtir une forteresse : c'est de ne pas y faire grand cas, de tendre l'autre joue, de devenir, selon la citation de Grégoire le Grand que Christine reprend, « la rose [qui] fleure souef et est belle entre les espines poignans », « la patiente creature [qui] resplandist victorieusement entre ceulx qui s'efforcent de luy nuyre ». La victoire, ici, est celle de la patience, non de l'argument.
On voit le problème dans toute son acuité. D'un côté, la Cité des Dames arme les femmes d'une mémoire glorieuse et d'une réfutation rationnelle de la misogynie : c'est un geste d'émancipation sans précédent, la première grande défense raisonnée du sexe féminin dans la littérature européenne. De l'autre, le Trésor leur enseigne la chasteté, l'humilité, la patience, le silence et l'acceptation de leur place — et le Trésor est de la même main, de la même année, du même projet. Le chapitre sur la sobriété, par exemple, recommande à la dame de se garder « principallement de trop parler / qui moult est messeant chose a haulte dame. voire en toute femme de value » — il est malséant à toute femme de valeur de trop parler. Celle qui écrit cela est la femme qui a fait de la parole son métier et son arme. La contradiction est-elle une faiblesse de Christine, ou la marque de sa lucidité ? On peut lire le Trésor comme une capitulation : Christine défend les femmes en théorie, mais leur enseigne la soumission en pratique ; elle conteste la calomnie, mais accepte la chasteté, l'ordre social, la place assignée. Elle n'émanciperait pas : elle aménagerait la sujétion, la rendrait vivable, voire honorable, sans jamais la briser. C'est la lecture sévère, celle que défendent les critiques qui jugent Christine prisonnière de son temps, conservatrice, attachée à une vision hiérarchique et religieuse du monde où la femme reste subordonnée.
Mais il y a la lecture inverse, et elle est forte aussi. Christine écrit dans un monde où une femme qui prend la parole publique risque, au mieux, le ridicule, au pire le silence forcé ou pire encore. Sa stratégie n'est peut-être pas la capitulation, mais la ruse du faible : pour être entendue, elle doit parler depuis la place qu'on lui assigne, prendre le masque de la vertu reconnue — humilité, chasteté, piété — afin que sa voix passe. En se présentant en servante très humble et très obéissante, elle se rend audible ; et c'est précisément protégée par cette posture irréprochable qu'elle peut glisser le contenu subversif : que les femmes sont calomniées sans cause, qu'elles valent les hommes, qu'on les a faites faibles. Le conformisme du Trésor serait alors le cheval de Troie de l'audace de la Cité. Et l'on peut aller plus loin : enseigner aux femmes la prudence, la mesure, l'éloquence ordonnée — car le Trésor leur enseigne aussi cela, « avoir parler ordonné & sage eloquence » —, n'est-ce pas, dans un monde qui leur refuse l'école, une manière de les outiller ? La vertu qu'enseigne le Trésor n'est pas seulement soumission ; elle est aussi compétence, autonomie domestique, gestion, capacité à tenir un rang et une maison, à veiller sur des affaires — exactement les armes dont Christine elle-même eut besoin quand la fortune la fit veuve. Apprendre aux femmes à gouverner leur conduite, fût-ce dans les limites de leur état, c'est leur donner une prise sur leur vie là où on leur en donne si peu.
La vérité, sans doute, n'est ni l'une ni l'autre lecture prise seule, et notre méthode commande de ne pas trancher abusivement. Christine est exactement à la charnière : elle pense plus loin que son monde sur la nature de la vulnérabilité féminine — elle la voit fabriquée, et c'est révolutionnaire —, mais elle propose, pour y répondre, des remèdes qui restent ceux de son monde — la vertu, la patience, l'ordre, la foi. Elle a vu que la prison était construite, sans pouvoir encore imaginer qu'on pût la détruire ; alors elle apprend à ses sœurs à l'habiter dignement, tout en gravant sur ses murs la preuve qu'elles n'y sont pas par nature. C'est, peut-être, tout ce qu'une femme pouvait faire en 1405 ; et c'est déjà l'amorce de tout ce que d'autres feront après. Le critère de notre série, appliqué à Christine, donne une réponse limpide sur un point et ambiguë sur l'autre. Qui est blessable ? Les femmes — non par nature, mais par condition fabriquée : voilà l'apport décisif et sans retour. Qui peut dire sa blessure, ou est dit par d'autres ? Là est tout le drame de Christine. Pendant des siècles, les femmes avaient été dites par d'autres — par les clercs, par Jean de Meun, par les théologiens qui décrétaient leur faiblesse. Christine est la première qui dise, longuement, savamment, polémiquement, la blessure des femmes par une femme. Mais elle la dit encore dans le langage de ceux qui la blessaient — celui de la vertu chrétienne, de la hiérarchie, de l'humilité. Elle prend la parole, et c'est immense ; elle la prend dans les mots de l'autre, et c'est la limite. Le passage de la blessure subie et tue à la blessure dite et revendiquée est commencé ; il ne sera achevé que beaucoup plus tard.
Resituons, pour finir, ce que Christine lègue à notre histoire, car son legs est double et il faut le tenir des deux mains. Premièrement, elle accomplit, sur le terrain d'une vie de femme, le geste de dire la tukhē à la première personne — la fortune contraire, le veuvage, le naufrage des dettes, l'exposition juridique de la femme seule, tout cela non plus chanté par des poètes à propos de héros, mais vécu et écrit par celle qui le subit. La fragilité de la condition humaine, que la deuxième saison avait pensée comme universelle, se révèle ici inégalement répartie : il y a une vulnérabilité de surcroît, attachée au fait d'être femme, et c'est elle que Christine met en mots pour la première fois. Deuxièmement, et c'est solidaire du premier point, elle opère le grand basculement conceptuel : la faiblesse des femmes cesse d'être une nature pour devenir une condition fabriquée, produit de l'absence d'éducation, de la calomnie et du droit. Ce basculement est l'acte de naissance d'une certaine intelligence de la vulnérabilité — celle qui refuse de naturaliser ce que la société produit —, et il ouvre droit sur Wollstonecraft, sur Gouges, sur tout le féminisme qui montrera que la fragilité assignée aux dominés est une œuvre des dominants. Que ce basculement ait été accompli par une femme qui défendait en même temps la chasteté et l'ordre social, qui se disait très humble servante de sa reine, qui enseignait à ses sœurs de prendre les adversités en gré — voilà qui ne diminue pas l'exploit, mais en mesure le prix : on ne sort jamais d'un seul coup du monde où l'on est né.
Et c'est sur ce double legs, sur cette valorisation de la patience, de l'humilité, de la faiblesse acceptée par amour de Dieu — « toutes adversitez prendre en gré pour l'amour de nostre seigneur » —, que va s'abattre, au dernier cours de cette saison, le plus grand soupçon de toute notre histoire. Car nous avons passé une saison entière à voir la faiblesse exaltée, retournée, faite catégorie de droit, plainte légitime, puissance cachée, voie mystique, et maintenant arme polémique de la patiente créature qui « resplandist victorieusement entre ceulx qui s'efforcent de luy nuyre ». Et voici qu'un homme viendra demander, avec une violence qui fera trembler tout l'édifice : et si toute cette valorisation de la faiblesse n'était qu'une immense ruse ? Et si la patience des opprimés, la victoire des humbles, le triomphe spirituel des vaincus n'étaient que du ressentiment déguisé en vertu — la vengeance imaginaire de ceux qui ne peuvent pas se venger réellement ? Le prochain cours est celui de Friedrich Nietzsche et de la Généalogie de la morale, le grand soupçon qui clôt la saison et met en procès tout ce que nous avons construit. La rose qui fleurit entre les épines — Nietzsche y verra peut-être l'épine qui se rêve rose.
Sources
- Christine de Pizan, Le Trésor de la cité des dames (= Le Livre des trois vertus), moyen français, fac-similé BnF/Gallica via Project Gutenberg — prologue à la reine Anne de France : l'ordre divin des états (« si par divin vouloir l'estat de majesté royalle… soit regi & gouverné le petit & menu peuple pour au monde estre en union paix & concorde »), la dédicace en serviteur très humble (« Je vostre treshumble et tresobeissant serviteur… je ay fait le livre des trois dames de vertus / c'est assavoir Raison droicture & justice »), le projet de la cité à degrés (reines et princesses « souveraines citoyennes », puis « les aultres dames / damoiselles / bourgoises et femmes de commun peuple »), « aymer et craindre dieu pour le premier et principal enseignement ». (Vérifié au RAG, cert. ~0,78.)
- Christine de Pizan, Le Trésor de la cité des dames — chapitre sur l'humilité et la patience : « la noble dame vouldra tant estre paciente que quoy que le monde livre assez d'aversitez… toutes adversitez prendre en gré pour l'amour de nostre seigneur » ; le refus de la vengeance (« si ne querra elle leur pugnicion ne pouchassera ne vouldra ») ; « ne fera pas grant compte des dars des envieux » ; la citation de saint Grégoire (la rose qui « fleure souef et est belle entre les espines poignans », « la patiente creature resplandist victorieusement entre ceulx qui s'efforcent de luy nuyre »). (Vérifié au RAG, cert. ~0,75-0,79.)
- Christine de Pizan, Le Trésor de la cité des dames — chapitres sur la sobriété et la chasteté : la garde « de trop parler / qui moult est messeant chose a haulte dame. voire en toute femme de value » ; « parler ordonné & sage eloquence » comme fruit de prudence et de sobriété ; la chasteté comme seconde vertu cardinale de la princesse. (Vérifié au RAG, cert. ~0,75-0,78.)
- Non indexés, signalés dans le cours : la Cité des Dames (1405, les trois dames Raison/Droiture/Justice, la forteresse de femmes illustres contre la calomnie) ; la Mutacion de Fortune (1403, « devenue homme » par la nécessité, l'allégorie maritime du veuvage) ; l'Avision-Christine ; la querelle du Roman de la Rose (Jean de Meun, les épîtres de Christine) ; biographie (veuvage 1390, mort d'Étienne du Castel, père Thomas de Pizan à la cour de Charles V) ; Hildegarde, Marguerite Porete, Eckhart (S6c9, non indexés) ; Wollstonecraft, Vindication 1792, et Olympe de Gouges, Déclaration des droits de la femme 1791 (développées en S7). À vérifier sur sources avant toute citation.