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Sénèque et Marc Aurèle : consoler, se forteresser

Saison 3, cours 03 · 22 min · Une histoire philosophique de la vulnérabilité master

Sources vérifiées au RAG (corpus Weaviate) : Martha Nussbaum, The Therapy of Desire (Princeton, 1994 — chapitre sur la lecture thérapeutique du De Ira de Sénèque) ; Marc Aurèle, Pensées pour moi-même, traduction Barthélemy-Saint-Hilaire (1876 — livre IV principalement). Manque connu, signalé comme tel : Sénèque n'est pas indexé au corpus (Consolations, Lettres à Lucilius, De Vita Beata, De Ira dans le texte) — aucune citation textuelle de Sénèque dans ce cours, paraphrase prudente référencée uniquement, et la lettre du De Ira passe par les traductions de Nussbaum. Non indexés également : Tacite, Dion Cassius, Cicéron, Plutarque, Crantor, Pierre Hadot, Pensées II, 1.

Deux scènes d'écriture, à un peu plus d'un siècle de distance, et ce cours tient tout entier entre elles. Première scène : la Corse, autour de l'an 42 de notre ère. Un sénateur romain y vit relégué par l'empereur Claude — exilé, dépouillé de sa carrière, de sa ville. Et que fait-il ? Il écrit une consolation — non pour lui-même : à sa mère, Helvia, pour la consoler du chagrin que lui cause son exil à lui. L'homme frappé console celle qui le pleure. Cet homme s'appelle Sénèque, et ce renversement — c'est moi l'exilé, c'est toi que je soigne — est peut-être le geste stoïcien le plus pur que l'Antiquité nous ait laissé en acte. Seconde scène : les quartiers de campagne du front danubien, vers les années 170. L'homme le plus puissant du monde connu, l'empereur Marc Aurèle, en guerre contre les peuples du Nord, au milieu d'une épidémie qui ravage l'empire, prend chaque soir des notes en grec — pour lui seul. La tradition les intitulera Ta eis heauton, « les choses pour soi-même » — nos Pensées pour moi-même. Voilà le déplacement que ce cours doit décrire. Les deux premiers cours de la saison ont visité la doctrine — la vertu seul bien — puis la discipline — Épictète et ce qui dépend de nous. Avec Rome, le stoïcisme devient une pratique d'écriture : on ne démontre plus la forteresse, on l'entretient à la plume, et dans deux directions qui donnent au cours son titre — vers l'autre, à consoler quand le malheur a frappé ; vers soi, à fortifier avant qu'il ne frappe. Consoler, se forteresser : deux genres littéraires pour un seul programme.

Un mot de méthode, car l'honnêteté des sources commande la forme de ce cours. Sénèque n'est pas indexé à notre corpus vérifié : ni les trois Consolations, ni les cent vingt-quatre Lettres à Lucilius, ni les traités. Tout ce que ce cours en dira relèvera de la paraphrase prudente, référencée mais sans citation possible — je le signalerai chaque fois (non indexé — à vérifier). Nous disposons en revanche de deux fenêtres vérifiées. La première est inattendue : le chapitre que Nussbaum, notre guide de saison, consacre dans The Therapy of Desire au De Ira, le traité sur la colère — elle y cite le texte de près ; c'est par elle que nous verrons Sénèque au travail. La seconde est Marc Aurèle lui-même, dans la traduction de Barthélemy-Saint-Hilaire — entendue par anticipation au premier cours ; elle est cette fois chez elle. Quant au propos : nous ne redéroulerons pas la doctrine. La question d'aujourd'hui est celle de la pratique — à quoi ressemble le programme d'invulnérabilité quand il cesse d'être un système et devient un usage du calame, lettre qu'on adresse, journal qu'on tient ?

Mesurons d'abord le déplacement romain lui-même. La Stoa grecque était une école : un portique, des cours, des traités par centaines. Le stoïcisme romain, presque sans rien ajouter à la doctrine, invente ses formes de vie écrites. Pierre Hadot a nommé cette dimension : les « exercices spirituels » — la philosophie antique comme manière de vivre plutôt que comme construction de concepts (Hadot non indexé — à vérifier ; la thèse est classique). Chez les Romains, l'exercice passe par des genres : la lettre de direction, où un aîné guide le progrès moral d'un ami — les Lettres à Lucilius ; la consolation, secours écrit porté à un endeuillé ; le journal d'exercices, où l'on se fait son propre directeur — les Pensées. Et l'homme qui porte les deux premiers genres à leur sommet a une biographie qui est un précis de vulnérabilité romaine. Lucius Annaeus Seneca, né à Cordoue, en Espagne — encore un homme des marges de l'empire ; orateur menacé de mort sous Caligula, exilé huit ans sous Claude, rappelé pour devenir le précepteur d'un adolescent nommé Néron, puis, l'élève devenu empereur, l'un des deux ou trois hommes qui gouvernent le monde ; immensément enrichi au passage ; disgracié en 62 ; contraint enfin au suicide en 65, sur l'ordre de son ancien élève — Tacite, au quinzième livre des Annales, a raconté cette mort mise en scène en mort de Socrate (tout ce parcours : Tacite, Dion Cassius non indexés — paraphrase à vérifier). Exil, faveur, fortune, disgrâce, mort commandée : Sénèque n'a pas eu à imaginer la roue de la fortune ; il a passé sa vie dessus, et il écrit depuis l'intérieur des indifférents — possédés puis perdus en quantités qu'aucun stoïcien grec n'avait approchées.

Venons-en au premier versant : consoler. La consolation n'est pas une effusion, c'est un genre, avec ses règles et ses arguments répertoriés — les Grecs l'avaient codifié dès le traité perdu de Crantor sur le deuil (Crantor, Cicéron non indexés — à vérifier). Sénèque en a laissé trois : la Consolation à Marcia, adressée à une mère qui pleure son fils depuis trois ans sans fléchir ; la Consolation à Helvia, notre scène d'ouverture ; la Consolation à Polybe, écrite d'exil à un puissant affranchi de Claude — si flatteuse envers l'empereur qui l'avait banni qu'on y lit depuis toujours une demande de grâce déguisée ; la contradiction de Sénèque commence là (les trois textes non indexés — paraphrase prudente). Que dit une consolation stoïcienne ? Ses arguments types : ce qui t'arrive n'a rien d'extraordinaire — des fils meurent tous les jours, et te croire exceptée du sort commun était l'erreur initiale ; ce que tu as perdu ne t'appartenait pas — tu l'avais reçu en prêt, la fortune le reprend, rends-le sans procès ; le temps adoucira ta douleur — mais ce que le temps fera par usure, la raison peut le faire tout de suite ; enfin celui que tu pleures ne souffre pas — c'est donc sur toi-même que tu pleures. Écoutons la structure : chacun de ces arguments applique la doctrine du premier cours — le deuil est le jugement qu'un mal est là, or la perte d'un indifférent n'est pas un mal, donc le deuil est une erreur — qu'il s'agit non de réfuter chez l'endeuillée, mais de défaire en elle, avec des égards, des exemples, des images. La consolation est de la thérapeutique appliquée : le diagnostic de Chrysippe devenu chevet. Or nous avons déjà rencontré le deuil — de l'autre côté. Souvenons-nous des Troyennes : Hécube et les captives faisaient de la lamentation un acte — dire la perte, ensemble, lui donner voix et rythme, affirmer par là que le perdu avait un prix. La consolation stoïcienne est le geste exactement inverse : elle vient éteindre la lamentation en démontrant que l'évaluation qui la fonde est fausse. Marcia pleure depuis trois ans ? C'est que son deuil, faute d'être corrigé, s'est installé en complaisance. La question du cours est donc posée : peut-on consoler sans nier la perte ? Une consolation qui réussit — qui éteint le chagrin en éteignant le jugement qui le portait — n'a-t-elle pas réussi contre l'amour qui pleurait ?

Pour juger ce procès, encore faut-il voir Sénèque travailler — et c'est ce que permet notre fenêtre vérifiée, la lecture que Nussbaum fait du De Ira. Le De Ira n'est pas une consolation, mais son frère méthodologique : un texte adressé, dont chaque page obéit à une visée de soin. Le destinataire est Novatus, le propre frère de Sénèque ; et le texte, souligne Nussbaum, est « un argument thérapeutique adressé à un interlocuteur résolument non stoïcien ». Tout part d'une demande : Novatus a exigé de Sénèque — exegisti a me, « tu as exigé de moi », dit la première ligne — un écrit sur la manière dont la colère peut être adoucie ; et Sénèque sait que son frère éprouve devant cette passion une crainte intense. À la fin du traité, l'entreprise — « extirper la colère de nos âmes, ou du moins la brider et en contenir l'élan » — est rappelée comme « ce que tu as désiré par-dessus tout, Novatus ». Voilà le cadre : non un cours, une réponse ; non un système, une cure demandée. Et Nussbaum fait observer la pédagogie du texte : on peut y lire très avant sans avoir à accorder quoi que ce soit de spécifiquement stoïcien ; la pièce la plus scandaleuse de la doctrine — la nullité des biens extérieurs — n'arrive qu'à la toute fin. Le matériau stoïcien est introduit « doucement, graduellement, et aussi minimalement », d'une manière qui « maximise le terrain d'entente » et qui « attire l'interlocuteur dans le processus de la thérapie sans lui demander d'abord de renoncer à aucun but chéri ». Et l'interlocuteur résiste — le texte enregistre ses résistances, magnifiques d'humanité ordinaire : « un orateur en colère est parfois meilleur », objecte-t-il ; « une âme sans colère est languissante » ; puis, plus profond, presque un aveu : « la colère a quelque plaisir, et il est doux de rendre douleur pour douleur » ; et enfin : « on nous méprisera moins, si nous vengeons l'offense ». Nussbaum voit dans ces dernières répliques le moment où la cure « atteint le fond de l'âme de Novatus » — le plaisir de la vengeance, l'honneur blessé. Retenons ce que cette fenêtre montre : le thérapeute stoïcien n'assène pas ; il accueille la résistance et lui répond avec patience. Quoi qu'on conclue du contenu de la cure, sa forme est le contraire d'une violence — pièce au dossier de la défense, venue de la procureure elle-même.

Au cœur de cette cure, une technique, l'invention pratique la plus durable du stoïcisme romain : la praemeditatio malorum, la méditation préalable des maux. Le principe tient en une phrase : ce qui blesse, c'est l'imprévu ; donc préviens tout. Répète en pensée, méthodiquement, la perte de ta fortune, l'exil, la maladie, la mort des tiens, la tienne — non pour t'attrister, mais pour que rien, le jour venu, n'arrive en étranger. Chez Sénèque, la technique est partout : les Lettres à Lucilius prescrivent de s'exercer à la pauvreté quelques jours par mois, de répéter la mort comme on répète un rôle ; la Consolation à Marcia fait de l'absence de préméditation la racine du chagrin — tu souffres si fort parce que tu n'avais jamais envisagé que cela pût arriver (le tout non indexé — paraphrase à vérifier). Et notre fenêtre vérifiée en donne la version technique : la colère enracinée, lit-on dans l'analyse du De Ira, devient ingouvernable « par exercice fréquent », et ne peut plus être arrêtée par un jugement isolé, « mais seulement par l'adsidua meditatio », la méditation assidue que le traité recommande et construit. L'expression est décisive : l'âme s'entraîne comme un corps, tous les jours, et l'écriture est le gymnase. La saison grecque avait construit la vulnérabilité sur la tukhē — la fortune comme soudaineté, ce qui fond sur Œdipe précisément parce qu'il ne pouvait le voir venir. La praemeditatio est la contre-mesure exacte : elle abolit la soudaineté en faisant arriver tous les malheurs d'avance, en pensée — elle paie à la fortune son tribut par mensualités anticipées, pour que le coup réel trouve la dette déjà soldée. C'est génial, et c'est vertigineux. Car que fait celui qui chaque matin répète la mort de son enfant ? Il fait son deuil d'avance — il endeuille tout ce qu'il aime pendant que cela vit encore. La technique qui protège de la perte installe la perte au cœur de la présence ; et l'on demandera : un amour ainsi pré-pleuré est-il encore tout à fait de l'amour, ou déjà une retenue — la moitié du cœur gardée hors du gage ?

Le procès le plus célèbre fait à Sénèque n'est pourtant pas celui de sa technique : c'est celui de sa vie. L'homme qui écrit que la richesse est un indifférent est, de notoriété antique, l'un des hommes les plus riches de Rome : la tradition, par Dion Cassius, lui prête trois cents millions de sesterces et des prêts à intérêt jusqu'en Bretagne (non indexé — à vérifier, fiabilité discutée). L'homme qui prêche le détachement gouverne aux côtés de Néron — et lui écrit ses discours, jusqu'aux justifications publiées après le meurtre d'Agrippine (Tacite non indexé — à vérifier). L'homme qui console Marcia avec tant de hauteur flatte bassement, dans la Consolation à Polybe, la cour de l'empereur qui l'exile. Le reproche est né de son vivant même : Tacite met dans la bouche de l'accusateur Suillius la question restée fameuse — par quelle sagesse amasse-t-on une telle fortune en quatre années de faveur ? (non indexé — à vérifier). Et Sénèque a répondu, dans le De Vita Beata : les philosophes ne prétendent pas vivre comme ils parlent, mais parler de ce vers quoi ils tendent ; je ne suis pas le sage, je ne le serai pas — je loue la vertu du fond de mes vices, comme on montre un sommet depuis la vallée (non indexé — paraphrase à vérifier). Échappatoire ? Notre série propose de prendre la réponse au sérieux, pour une raison interne au programme : elle dit ce que ses genres littéraires montrent — la forteresse n'est jamais acquise, elle est un chantier quotidien. C'est précisément parce qu'il n'est pas le sage que Sénèque écrit tous les jours, et la lettre, la consolation, la méditation assidue sont l'aveu institutionnalisé que la doctrine ne tient, chez un être réel, qu'à force d'entretien. Mais la contradiction garde sa pointe politique, et elle rejoint la charge que Nussbaum a instruite dès notre premier cours : l'indifférence aux biens se prêche mieux du haut d'une fortune, et elle dispense de travailler à leur distribution. Le riche conseiller du tyran qui enseigne le détachement n'est peut-être pas un hypocrite ; il est, plus profondément, le symptôme d'un programme qui ne demande plus rien au monde — et qui peut donc s'accommoder de tous les mondes, y compris de celui de Néron.

Passons le siècle, et entrons dans le second versant : se forteresser. Marc Aurèle, empereur de 161 à 180, n'écrit ni traités ni consolations : il tient, pour lui seul, le registre du chantier — et cette fois notre corpus donne la lettre. Écoutons le passage le plus célèbre du livre quatrième : « On va se chercher de lointaines retraites dans les champs, sur le bord de la mer, dans les montagnes… Mais que tout ce soin est singulier, puisque tu peux toujours, quand tu le veux, à ton heure, trouver un asile en toi-même ! Nulle part, en effet, l'homme ne peut goûter une retraite plus sereine ni moins troublée que celle qu'il porte au dedans de son âme. » Voilà la citadelle d'Épictète devenue résidence — mais la suite livre le mode d'emploi : « Tâche donc de t'assurer ce constant refuge, et viens t'y renouveler toi-même perpétuellement. Conserve en ton cœur de ces brèves et inébranlables maximes que tu n'auras qu'à méditer un moment, pour qu'à l'instant ton âme entière recouvre sa sérénité. » Des maximes brèves, tenues prêtes : c'est la description exacte du livre que nous lisons — les Pensées sont l'arsenal de la forteresse, les munitions que l'empereur recharge soir après soir. Le même chapitre déroule la revue des assaillants. Contre le ressentiment : « Est-ce à la perversité des humains ? Mais si tu rappelles à ta mémoire cet axiome que tous les êtres doués de raison sont faits les uns pour les autres », et « que tant de gens qui se sont détestés, soupçonnés, haïs, querellés, sont étendus dans la poussière et ne sont plus que cendres, tu t'apaiseras peut-être assez aisément ». Contre le sort : « De deux choses l'une, ou il y a une Providence, ou il n'y a que des atomes » — et dans les deux cas, se plaindre est sans objet. Contre la gloire, enfin — et il faut entendre un empereur s'administrer ceci : « regarde un peu l'oubli rapide de toutes choses, l'abîme du temps pris dans les deux sens, l'inanité de ce bruit et de cet écho, la mobilité et l'incompétence des juges, qui semblent t'applaudir, et l'exiguïté du lieu où la renommée se renferme. La terre entière n'est qu'un point. » La conclusion ramasse l'héritage de la saison : retiens « que les choses ne touchent pas directement notre âme », que « nos troubles ne viennent que de l'idée tout intérieure que nous nous en faisons », et que « toutes ces choses que tu vois vont changer dans un instant ». Chrysippe disait : la passion est un jugement ; Épictète : ce qui trouble n'est pas la chose, mais l'opinion sur la chose ; Marc Aurèle ne dit rien d'autre — mais il ne le dit pas une fois : il se le redit, et c'est toute la différence. Le journal n'avance pas, il repasse ; il ne démontre pas, il remaçonne. La forteresse romaine n'est pas un édifice : c'est un entretien.

Or qui parle ainsi ? L'homme qui possède nominalement tout — les légions, le trésor, le pouvoir de vie et de mort sur des millions d'êtres. C'est le second angle du cours : Marc Aurèle est l'empereur qui s'exerce à l'impuissance. Relisons les exercices sous cet éclairage. « Si tu veux conserver la paix de ton âme, dit un philosophe, n'agis que le moins possible. » Mais ne serait-ce pas mieux encore, corrige-t-il aussitôt, de ne s'occuper que de l'absolument nécessaire ? — et de se poser pour chaque chose la question : « N'est-ce point là quelque chose qui n'est point nécessaire ? », en retranchant les actions superflues, et jusqu'aux pensées superflues. L'homme aux possibilités illimitées s'entraîne à la restriction. Le programme qu'il se fixe est d'une modestie scrupuleuse : « Essaie de voir dans quelle mesure tu peux, toi aussi, réaliser la vie de l'homme de bien, qui sait se contenter du destin qu'il reçoit en partage dans l'ordre universel des choses, et qui se borne, en ce qui dépend de lui, à pratiquer la justice et à conserver la sérénité de son âme. » Essaie ; dans quelle mesure tu peux : le maître du monde se parle comme à un débutant perpétuel. Ailleurs il se gourmande : « Sois franc, sérieux, patient à la fatigue, sans passion pour le plaisir, sans plainte contre le sort, vivant de peu, cordial, libre, dédaigneux du superflu, sobre de paroles, magnanime » — et se reproche d'avoir tant tardé, alors que rien dans sa nature ne l'en empêchait. Pourquoi le pouvoir absolu a-t-il besoin de la forteresse ? Parce qu'il n'immunise contre aucun des maux qui comptent : l'empereur perd ses enfants comme le dernier de ses sujets — Marc Aurèle en a enterré la plupart (fait biographique non indexé — à vérifier) —, la peste ne lit pas les titres, et la flatterie universelle est une vulnérabilité de plus : parmi ces « juges » mobiles et incompétents qui applaudissent, comment savoir ce qui est vrai ? Épictète avait montré que la citadelle est ouverte à l'esclave ; Marc Aurèle montre qu'elle est nécessaire à l'empereur. La doctrine y gagne sa preuve d'universalité ; notre série, une confirmation : si même celui qui peut tout doit s'exercer chaque jour à l'impuissance, c'est que l'exposition n'est pas une affaire de position, mais de condition. Reste l'autre lecture, à verser au dossier : se répéter chaque soir que la gloire n'est rien, quand on est l'homme le plus glorifié du monde, c'est aussi une manière de pouvoir l'habiter — l'exercice d'impuissance comme hygiène du pouvoir, qui rend l'intenable tenable et le reconduit. La forteresse de l'empereur garde l'empire en gardant l'empereur.

Instruisons maintenant la controverse du cours, qui reprend la question laissée sur la table de Marcia : la consolation stoïcienne est-elle un soin, ou une violence douce faite au deuil ? La charge, dans l'esprit de Nussbaum — ces thérapies guérissent-elles l'humain, ou l'amputent-elles de ce qui le faisait humain ? —, se formule ici avec une précision particulière. Consoler à la stoïcienne, c'est traiter le chagrin comme une erreur de jugement ; or le chagrin de Marcia est la forme que prend, en elle, le prix de son fils. Le consolateur ne dit pas seulement : tu souffres trop ; il dit : ce que tu as perdu n'était pas un bien — et il vient ainsi, au chevet même de l'endeuillée, lui retirer le droit de tenir sa perte pour une perte. Les pleureuses des Troyennes faisaient du deuil un acte public qui affirmait la valeur du perdu ; la consolation en fait une pathologie privée à résorber. Violence douce, donc : nulle contrainte, des égards infinis — et au bout, le monde a perdu un témoignage de plus sur ce que coûte la perte. Voilà la charge. Mais la défense a des pièces solides. La première est de simple bonne foi pratique : celui qui écrit quarante pages à une mère en deuil reconnaît, par l'acte même d'écrire, que sa douleur pèse — si le deuil n'était vraiment qu'une erreur, un syllogisme suffirait ; le genre entier de la consolation est l'aveu pratique qu'il ne suffit pas. La deuxième vient de notre fenêtre vérifiée : le Sénèque du De Ira que décrit Nussbaum n'impose rien — il maximise le terrain d'entente, n'exige aucun renoncement préalable, laisse les résistances parler jusqu'au fond de l'âme de son frère et leur répond une à une ; la cure est une persuasion patiente, à mille lieues du bâillon. La troisième est d'expérience : il y a des deuils qui noient, des chagrins de trois ans devenus des prisons — prétendre que toute consolation trahit la perte, c'est condamner les vivants au nom des morts. Le verdict restera suspendu, mais la question peut être affûtée : la consolation stoïcienne échoue-t-elle parce qu'elle console mal, ou parce qu'elle console trop bien — parce que sa réussite même, l'extinction du chagrin, équivaudrait à l'annulation rétroactive de l'amour ? Notre sixième cours, sur la critique de l'apatheia, donnera à cette question sa forme générale ; et la saison des monothéismes nous montrera un tout autre modèle — Job, dont les consolateurs parlent comme des stoïciens, et à qui le texte donne tort.

Récapitulons, et inscrivons le cours dans la grille de la série. Le stoïcisme romain n'ajoute presque rien à la doctrine de la forteresse ; il invente son génie d'application. Trois legs. Un genre : la consolation, qui vivra jusqu'à Boèce et au-delà — chaque lettre de condoléances en descend, avec son mélange de tendresse et d'arguments. Une technique : la praemeditatio malorum, la méditation assidue, dont les thérapies contemporaines de l'adversité sont les héritières directes. Une forme de soi : le journal d'exercices, l'écriture quotidienne comme entretien de l'âme — Marc Aurèle est l'ancêtre de toutes nos écritures de soi, et Michel Foucault, que notre dernière saison retrouvera, a fait de ces hypomnemata une pièce de son histoire du souci de soi (non indexé — à vérifier). Et un prix, désormais visible en pratique : la perte requalifiée en erreur, le deuil privatisé, et cette ambiguïté que Rome rend éclatante — la forteresse sert l'exilé et l'endeuillée, mais elle loge aussi très confortablement le riche et l'empereur, car un programme qui ne demande rien au monde s'accommode de tous les mondes. Au premier de nos cinq gestes, se fortifier, ce cours ajoute donc sa détermination la plus concrète : la forteresse n'est pas un état, c'est une maintenance — des murs qu'on refait chaque soir à la plume, des maximes brèves tenues prêtes, des malheurs répétés d'avance pour leur ôter leur dard. Le prochain cours change d'école : à quelques rues du Portique, une autre voie promet elle aussi l'invulnérabilité de l'âme — non pas durcir le jugement, mais désarmer la peur ; non pas la vertu seul bien, mais le plaisir bien compris ; et au cœur du dispositif, la plus célèbre anesthésie de l'Occident : la mort n'est rien pour nous. Épicure, la Lettre à Ménécée, Lucrèce — la forteresse devient un jardin, et nous verrons si l'on y respire mieux.

Sources