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La taxonomie de référence : inhérente, situationnelle, pathogène

Saison 1, cours 04 · 23 min · Une histoire philosophique de la vulnérabilité master

Sources primaires vérifiées au RAG : Mackenzie, Rogers, Dodds (dir.), Vulnerability: New Essays in Ethics and Feminist Philosophy, OUP 2014 — introduction (la taxonomie, le cas Ali, la vulnérabilité pathogène) et chapitre 1 de Mackenzie (autonomie relationnelle, discussion de Fineman et d'Anderson). Non indexés, signalés comme tels : Fineman (2008, 2010), Goodin (1985, hors la citation reprise par MRD), Turner (2006, idem), Butler, Kittay, Luna, les textes fondateurs de la bioéthique réglementaire.

Imaginez un homme dans un centre de rétention, quelque part dans un pays riche. Appelons-le Ali — c'est le nom que lui donnent les trois philosophes dont nous lisons aujourd'hui le texte, et le choix d'un prénom n'est pas un ornement : il s'agit précisément de ne pas parler d'une « population », mais d'un être singulier. Ali a fui une persécution. Il a perdu des proches, ou en a été séparé. Il est enfermé, dans un environnement qui lui est étranger, traité avec plus ou moins d'égards par des autorités dont il dépend entièrement, et il ignore tout de son avenir. Demandez maintenant : Ali est-il vulnérable ? La réponse paraît évidente, et c'est exactement le problème. Car que veut dire « vulnérable », ici ? Vulnérable parce qu'humain, comme vous et moi — être de chair que la maladie, le deuil et la mort peuvent atteindre ? Vulnérable parce que demandeur d'asile — statut juridique, situation de fait ? Vulnérable, enfin, parce que le dispositif même censé l'accueillir fabrique en lui des fragilités qu'il n'avait pas en arrivant — l'angoisse qui devient trouble, la détention qui devient trauma ? Tant qu'on ne distingue pas ces trois réponses, le mot « vulnérable » dit tout et son contraire : il désigne la condition humaine universelle, et alors il n'oblige personne à rien de précis ; ou il étiquette des catégories d'individus, et alors il les enferme une seconde fois. C'est pour sortir de cette alternative qu'a été construit l'instrument que ce cours examine : la taxonomie proposée en 2014 par Catriona Mackenzie, Wendy Rogers et Susan Dodds, dans l'introduction du volume collectif Vulnerability: New Essays in Ethics and Feminist Philosophy. Un texte d'apparence modeste — une introduction d'ouvrage, une grille de distinctions — devenu en une décennie la référence obligée de tout le débat : on l'adopte, on l'amende ou on la combat, mais on ne l'ignore plus. Notre tâche : une lecture serrée — ce que la grille distingue, pourquoi, ce qu'elle permet, ce qu'elle coûte.

Rappelons d'où vient le problème, car on ne comprend une réponse qu'en restituant la question. Les cours précédents ont établi deux choses. D'abord, que « vulnérabilité » est un concept récent : son essor date des années 1990, dans l'éthique biomédicale, le droit et la médecine, où il a d'emblée fonctionné comme un marqueur de populations — les « populations vulnérables » des protocoles de recherche et des politiques sociales. Ensuite, qu'un contre-courant philosophique, nourri de phénoménologie et de pensée féministe, a voulu arracher le mot à cet usage administratif pour en faire un trait de la condition humaine elle-même : nous sommes tous vulnérables, constitutivement, parce que corporels et dépendants. Mackenzie, Rogers et Dodds — désormais MRD, comme les cite la littérature — formulent ce face-à-face comme deux réponses à la question « qu'est-ce que la vulnérabilité ? ». La première réponse dit : un universel ontologique. La seconde dit : une propriété de certains individus dans certains contextes. Et chacune a son péril symétrique. L'universalisme, à force de dire que tout le monde est vulnérable, perd la capacité de dire que certains le sont plus, autrement, et par la faute d'autrui : il dilue. Le particularisme, à force de désigner des groupes, reconduit ce que l'introduction du volume épingle d'un mot : l'association de la vulnérabilité avec « victimhood, deprivation, dependency, or pathology » — la victimisation, le dénuement, la dépendance, la pathologie. Étiqueter un groupe « vulnérable », c'est suggérer qu'il est passif, déficitaire, à prendre en charge — et c'est précisément contre cette condescendance que les personnes concernées, des associations de patients aux mouvements de personnes handicapées, n'ont cessé de protester. Le génie du texte de 2014 est de refuser de choisir : les deux réponses, écrivent les autrices, identifient chacune des traits importants du concept, et toutes deux doivent être intégrées à une éthique de la vulnérabilité. La taxonomie est l'outil de cette intégration.

Un mot sur les autrices, car le lieu d'où l'on parle éclaire ce qu'on dit. Catriona Mackenzie est une philosophe australienne, figure majeure de la théorie de l'autonomie relationnelle — nous la retrouverons au cours 6. Wendy Rogers vient de l'éthique médicale : c'est par elle que la taxonomie garde les pieds dans la clinique et dans la recherche biomédicale, là où le mot « vulnérable » a des effets réglementaires immédiats. Susan Dodds travaille à la jonction de l'éthique du care, du handicap et de la philosophie politique. Trois trajectoires, un point de convergence : toutes trois viennent de la philosophie féministe, c'est-à-dire d'une tradition qui a appris à se méfier simultanément de l'abstraction du sujet souverain et de la protection paternaliste — des deux côtés, donc, du dilemme qu'il s'agit de désamorcer. Le volume rassemble des contributions de chacune, mais c'est l'introduction, cosignée, qui est passée à la postérité, et c'est elle que nous citons.

Venons-en à la grille elle-même, dans sa lettre. « We propose a taxonomy of three different sources of vulnerability (i.e., inherent, situational, and pathogenic) and two different states of vulnerability (i.e., dispositional and occurrent) » : nous proposons une taxonomie de trois sources de vulnérabilité — inhérente, situationnelle, pathogène — et de deux états — dispositionnel et occurrent. Tout l'édifice tient dans ce croisement de deux questions : d'où vient la vulnérabilité (la source), et où en est-elle (l'état) ? Première source : la vulnérabilité inhérente. « Inherent vulnerability refers to sources of vulnerability that are intrinsic to the human condition » — les sources intrinsèques à la condition humaine —, et le texte les énumère : elles naissent « from our corporeality, our neediness, our dependence on others, and our affective and social natures », de notre corporéité, de notre indigence, de notre dépendance à l'égard des autres, de nos natures affectives et sociales. Quatre racines, donc, et il faut noter qu'aucune n'est purement biologique : être un corps, certes, mais aussi avoir besoin, dépendre, aimer — la liste enjambe d'emblée le partage du physique et du social. Voilà la concession faite à l'ontologie : oui, il existe une vulnérabilité que nul contexte ne crée et que nulle politique n'abolira, celle que toute notre série a rencontrée depuis la blessure d'Achille. Deuxième source : la vulnérabilité situationnelle — celle qui est causée ou aggravée par un contexte : situation personnelle, sociale, politique, économique, environnementale. Perdre son emploi, vivre en zone de guerre, être réfugié : autant de vulnérabilités qui ne tiennent pas à la condition humaine mais à une configuration du monde, et qui peuvent être de courte ou de longue durée. C'est la concession faite au particularisme : il y a bien des vulnérabilités spécifiques, identifiables, inégalement distribuées — et c'est sur elles que portent les obligations les plus déterminées.

Mais aussitôt la distinction posée, le texte la complique, et cette prudence est philosophiquement décisive. « These two sources of vulnerability, inherent and situational, are not categorically distinct » : les deux sources ne sont pas catégoriquement distinctes. L'état de santé — vulnérabilité inhérente s'il en est — dépend massivement des facteurs socio-économiques ; et l'effet d'une situation dépend de la résilience de chacun, elle-même produit de la génétique, du social, de l'environnement. La frontière est donc un gradient, utile pour analyser, jamais pour trancher métaphysiquement. Et le texte ajoute une phrase qui scelle la dette envers le camp ontologique : « ultimately all vulnerability is experienced in the body » — au bout du compte, toute vulnérabilité s'éprouve dans le corps, quelle qu'en soit la source. La taxonomie, écrivent les autrices, reconnaît ainsi l'universalité de la vulnérabilité corporelle soulignée par Judith Butler et par Bryan Turner : « it is because we are beings of flesh and blood that we experience vulnerabilities in the ways that we do » — c'est parce que nous sommes des êtres de chair et de sang que nous éprouvons les vulnérabilités comme nous les éprouvons. Mais elle prétend aller au-delà de cette reconnaissance : fournir le vocabulaire théorique plus précis sans lequel on ne peut pas comprendre les devoirs différents qu'appellent les différentes espèces de vulnérabilité. Retenez cette articulation, car elle est la thèse du texte : l'ontologie est vraie mais insuffisante ; il faut lui adjoindre une analytique. Dire que tous sont vulnérables est le début de l'éthique, non sa fin.

Le second axe croise le premier : « Both inherent and situational vulnerability may be dispositional or occurrent » — inhérente ou situationnelle, la vulnérabilité peut être dispositionnelle ou occurrente. La distinction vient de la métaphysique des dispositions : le verre est fragile même quand il ne se brise pas ; la fragilité est la disposition, le bris est l'occurrence. L'intérêt de l'axe est immédiatement pratique : il permet, dit le texte, de distinguer les vulnérabilités potentielles des vulnérabilités actuelles, celles qui ne sont pas encore des sources de dommage de celles qui placent une personne en risque imminent — et donc de calibrer les réponses. À l'occurrent répondent le secours et la réparation ; au dispositionnel répondent la surveillance, la prévention, l'aménagement institutionnel. Les exemples du texte montrent la finesse du grain. Un programme de soutien au revenu pour mères isolées conjure la vulnérabilité occurrente — un versement à la fois, note le texte avec une sécheresse qui vaut analyse — mais le groupe demeure dispositionnellement vulnérable tant que ce soutien n'est pas garanti : la précarité n'est pas l'épisode de pauvreté, c'est la non-garantie qui maintient l'épisode toujours possible. Inversement, une intervention comme la vaccination peut supprimer définitivement une vulnérabilité inhérente à certaines maladies : l'inhérent lui-même n'est donc pas l'intouchable — la condition humaine a une histoire, et la technique en déplace les bornes. Voilà ce qu'une simple paire de concepts rend visible : des politiques qui traitent l'occurrence sans toucher la disposition, et des dispositions qu'on croyait fatales et qui ne le sont pas.

Reste la troisième source, et c'est elle qui a fait la fortune du texte : la vulnérabilité pathogène. Le terme est fort — pathogène : qui engendre la maladie — et il est choisi pour ça. MRD la définissent comme un sous-ensemble de la vulnérabilité situationnelle, particulièrement troublant moralement, et la rattachent à ce que Robert Goodin appelait dès 1985 « all those morally unacceptable vulnerabilities and dependencies which we should, but have not yet managed to, eliminate » — toutes ces vulnérabilités et dépendances moralement inacceptables que nous devrions avoir éliminées et que nous n'avons pas encore réussi à éliminer. Ses sources : les relations interpersonnelles dysfonctionnelles ou abusives, la domination sociale, l'oppression, l'injustice, la violence politique. Mais le cœur de la catégorie, sa pointe, est ailleurs, dans un retournement que le texte formule ainsi : des vulnérabilités pathogènes peuvent aussi naître « when a response intended to ameliorate vulnerability has the paradoxical effect of exacerbating existing vulnerabilities or generating new ones » — quand une réponse destinée à atténuer la vulnérabilité a l'effet paradoxal d'aggraver les vulnérabilités existantes ou d'en engendrer de nouvelles. Lisez bien : ce n'est pas l'abandon qui est ici incriminé, c'est le secours. La protection qui blesse, l'aide qui rend malade. L'exemple du texte est d'une dureté clinique : des personnes avec des déficiences cognitives, occurremment vulnérables du fait de leurs besoins de soin, sont par là même exposées à des formes pathogènes de vulnérabilité — telles que les abus sexuels commis par ceux-là mêmes qui les soignent. Le soin crée la relation ; la relation crée l'emprise ; l'emprise crée la possibilité de l'abus : la vulnérabilité pathogène est cette chaîne, et aucune des deux autres catégories ne pouvait la nommer, puisque sa source n'est ni la condition humaine ni la situation antérieure, mais la réponse elle-même. Et le texte ajoute le trait qui fait de cette catégorie un concept critique et non une simple case de plus : « A key feature of pathogenic vulnerability is the way that it undermines autonomy or exacerbates the sense of powerlessness » — son trait distinctif est de saper l'autonomie, d'exacerber le sentiment d'impuissance que la vulnérabilité engendre déjà en général. La vulnérabilité pathogène ne s'ajoute pas aux autres : elle les retourne contre la personne, en transformant le besoin d'aide en dépossession de soi.

Il faut mesurer la portée de ce concept, car il donne à la philosophie un instrument que des générations d'observateurs des institutions attendaient sans le savoir. Le rapprochement que font les autrices elles-mêmes l'indique : leur notion recoupe en partie, disent-elles, ce que Turner nomme la précarité institutionnelle — il y a, écrivait-il, une relation « dynamic and dialectical » entre la précarité des institutions et la vulnérabilité ontologique : les protections des droits humains répondent à la vulnérabilité humaine, et il faut des États forts pour les garantir ; mais la puissance étatique est elle-même cause d'abus, et les institutions protectrices sont fragiles et faillibles. MRD reprennent l'idée et l'élargissent : les institutions sont une source de vulnérabilité pathogène, mais les relations interpersonnelles aussi — la famille, le couple, la relation de soin. Quiconque a fréquenté les mondes où des humains vivent durablement sous la garde d'autres humains — l'hôpital psychiatrique, la maison de retraite, le foyer pour personnes handicapées, la prison — reconnaîtra ce que la catégorie capture. Une personne âgée entre en établissement parce que sa vulnérabilité inhérente s'est accrue : c'est la réponse rationnelle à un besoin réel. Et l'établissement peut, sans qu'aucun de ses agents ne soit méchant, produire de la vulnérabilité nouvelle : la perte des repères, le rythme imposé qui désapprend l'initiative, la dépendance apprise — on finit par ne plus savoir faire ce qu'on faisait encore en entrant —, la parole qu'on cesse d'adresser à la personne pour l'adresser à son dossier. Rien de tout cela n'est de la maltraitance au sens pénal ; tout cela est de la vulnérabilité pathogène au sens de MRD. La force du concept est de donner un nom commun au scandale spectaculaire — l'abus — et à l'érosion silencieuse — l'institution qui fragilise en protégeant —, et de les rattacher au même critère : la réponse a-t-elle augmenté ou diminué la puissance d'agir de celui qu'elle visait ? Le cas Ali, par lequel nous avons ouvert, est l'application que le texte lui-même déploie : la source de sa vulnérabilité est principalement situationnelle — persécution, deuil, stress post-traumatique, incarcération, environnement étranger, incertitude — mais les politiques du pays d'accueil, plutôt que d'atténuer sa vulnérabilité sociale et politique, la composent et l'aggravent, engendrant des vulnérabilités nouvelles, comme celles liées à la maladie mentale. S'il en souffre actuellement, sa vulnérabilité est occurrente ; sinon, elle est dispositionnelle — et la notion de disposition suffit à mettre en cause la détention, qu'elle se réalise ou non : créer le risque est déjà un fait moralement imputable.

Pourquoi cette grille est-elle devenue la référence ? D'abord parce qu'elle rend les obligations assignables. C'est l'objectif déclaré du texte : identifier les responsabilités dues aux « more than ordinarily vulnerable » — aux plus vulnérables que d'ordinaire, formule qui condense toute la stratégie, puisqu'elle maintient l'ordinaire de la vulnérabilité (tous) en désignant son excès (certains). Sur la question de fond — pourquoi la vulnérabilité oblige-t-elle ? —, l'introduction distingue deux réponses dans la littérature : la première fait de la vulnérabilité elle-même la source de l'obligation morale ; la seconde n'y voit pas le fondement de l'obligation mais un signal — la vulnérabilité comme ce qui nous alerte sur des obligations issues d'autres exigences morales, celles du dommage ou du besoin. Les autrices jugent la seconde plus plausible, tout en avouant ne pas en présenter ici l'argument. Le choix est lourd : il signifie que la taxonomie n'est pas une éthique mais l'instrument d'une éthique — elle trie, qualifie, oriente ; elle ne fonde pas. Ensuite, la grille a essaimé parce qu'elle parlait aux praticiens. En bioéthique, elle a offert une issue au malaise des « populations vulnérables » : les textes réglementaires de la recherche biomédicale dressaient des listes — femmes enceintes, prisonniers, enfants — dont chacun voyait l'arbitraire, tantôt trop larges, tantôt trop étroites, toujours essentialisantes (textes fondateurs et lignes directrices internationales non indexés au corpus — à vérifier). La taxonomie remplace la liste par l'analyse : non pas qui est vulnérable, mais à quoi, d'où, en quel état, et ce qui, dans le protocole lui-même, risque de rendre la vulnérabilité pathogène. En philosophie politique enfin, elle arme une théorie des obligations de l'État : si des vulnérabilités sont produites par les arrangements sociaux, leur réduction n'est pas de la charité mais de la justice. Le chapitre de Mackenzie dans le même volume tire ce fil : les vulnérabilités situationnelles causées par des relations de domination et de subordination engendrent des déficits de capabilités composés, un désavantage corrosif ; une société juste doit éradiquer ces relations et remédier à ces déficits — et la notion de vulnérabilité pathogène attire l'attention sur le fait que des politiques sociales mal conçues peuvent elles-mêmes causer ou aggraver l'échec majeur de capabilités, enracinant l'inégalité qu'elles prétendaient corriger. L'exemple est celui du sans-abrisme : la personne sans domicile est inhéremment et situationnellement vulnérable, mais le sans-abrisme est aussi, en bien des cas, le résultat de réponses pathogènes — et il rend à son tour plus vulnérable encore, dans une spirale que seule la catégorie pathogène fait voir comme un produit de l'action publique et non comme une fatalité.

Mais une grille qui range tout le débat mérite qu'on la mette elle-même en débat, et la controverse est ici double. La première objection vient de l'universalisme, et son nom propre est Martha Albertson Fineman. La juriste américaine propose, dans des articles que Mackenzie discute longuement, une analyse en termes de vulnérabilité des relations entre citoyen et État : pour Fineman, la vulnérabilité est universelle et constante, inscrite dans la condition incarnée de tout sujet, et c'est le « sujet vulnérable » — non le sujet libéral autonome et autosuffisant — qui doit être placé au centre de la théorie politique ; à quoi répond un État non plus minimal mais réactif, tenu de répondre à la vulnérabilité par la distribution de résilience à travers ses institutions (Fineman 2008 et 2010 non indexées au corpus — sa position est ici restituée à travers la discussion qu'en fait Mackenzie dans le volume, lui bien indexé — à vérifier sur les textes originaux). Du point de vue de Fineman, toute taxonomie qui distingue des plus vulnérables que d'ordinaire rejoue le geste qu'elle prétend dépasser : dès qu'on désigne des sous-groupes, on restaure la frontière entre eux et nous, les fragiles et les solides, et l'on réinvite le paternalisme par la porte qu'on venait de fermer. L'objection a du poids : la formule « more than ordinarily vulnerable » est bien une formule de partition, et l'histoire des politiques sociales enseigne que toute partition finit en guichet, en critère d'éligibilité, en étiquette. La réponse de MRD est en deux temps. Premièrement, l'universalisme pur est normativement aveugle : si tout le monde est également vulnérable, l'État doit tout à tous, c'est-à-dire rien de déterminé à personne ; pour assigner des obligations, il faut bien discriminer — au sens analytique — entre des vulnérabilités de source, d'état et de gravité différents. Deuxièmement, et c'est l'argument le plus fin, la catégorie pathogène retourne l'instrument de l'étiquetage contre les étiqueteurs : ce n'est plus la personne qui est définie par sa vulnérabilité, c'est la réponse — politique, institution, relation — qui est jugée à la vulnérabilité qu'elle produit. L'étiquette change de col : elle se colle sur le dispositif, non sur l'individu. Mackenzie ajoute sa propre critique de Fineman : à trop charger l'État de répondre à la vulnérabilité, on risque de perdre la boussole, car la notion de protection « can be, and historically have been, used to justify coercive or objectionably paternalistic social relations, policies, and institutions » — les notions de vulnérabilité et de protection peuvent être, et ont historiquement été, utilisées pour justifier des relations, des politiques et des institutions coercitives ou odieusement paternalistes, qui aggravent au lieu d'atténuer la vulnérabilité de ceux qu'elles sont censées aider. D'où sa thèse : toute obligation née de la vulnérabilité doit avoir pour visée centrale non seulement de respecter mais de promouvoir l'autonomie — une autonomie repensée, car « prevailing cultural conceptions of autonomy as self-sufficient independence are misguided » : les conceptions dominantes de l'autonomie comme indépendance autosuffisante sont fourvoyées ; comprise relationnellement, l'autonomie cesse de s'opposer à la vulnérabilité, et l'opposition apparente entre répondre à la vulnérabilité et promouvoir l'autonomie se dissout. Et plutôt que le sujet vulnérable de Fineman, Mackenzie préfère l'égalité démocratique d'Elizabeth Anderson : ce que la société doit fournir, ce sont les capabilités « necessary for functioning as an equal citizen in a democratic state » — nécessaires pour fonctionner comme citoyen égal dans un État démocratique. Le critère n'est plus : la vulnérabilité a-t-elle été couverte ? mais : la personne est-elle en état de fonctionner en égale ?

La seconde objection est interne, et elle est plus insidieuse. Relisez la définition empruntée à Goodin : les vulnérabilités « morally unacceptable ». Mais qui décide de l'inacceptable, et avec quelle théorie ? Pour identifier une vulnérabilité comme pathogène, il faut déjà disposer du critère normatif — injustice, oppression, atteinte à l'autonomie — que la taxonomie était censée aider à construire. Le soupçon de circularité n'est pas fatal : il confirme ce que les autrices concèdent en faisant de la vulnérabilité un signal et non un fondement — la grille présuppose une éthique, elle ne la remplace pas. Mais il borne l'ambition : deux adversaires politiques peuvent l'adopter ensemble et classer pathogènes des choses opposées — l'un l'assistance qui enferme dans la dépendance, l'autre le retrait de l'assistance qui abandonne. On peut élargir le soupçon : une grille de sources et d'états reste une grille d'expert — celle qui classe n'est jamais celle qui est classée, et la voix des personnes concernées n'y a pas de case ; des travaux ultérieurs proposeront de penser la vulnérabilité en couches contextuelles et révisables plutôt qu'en catégories, précisément pour conjurer ce reste d'étiquetage (propositions ultérieures, dont celle de Florencia Luna sur les couches, non indexées au corpus — à vérifier). Notre verdict de lecture, à verser au dossier et non à clore : la taxonomie n'échappe pas entièrement au reproche d'étiquetage — aucun vocabulaire de désignation n'y échappe —, mais elle est, à ce jour, le vocabulaire qui en minimise le coût, parce qu'elle est la seule à inclure dans son objet la nocivité possible de ses propres usages. Une classification qui contient la catégorie « réponses qui aggravent » s'expose elle-même à être jugée comme réponse : c'est une vertu rare, et peut-être la définition même d'un concept critique.

Récapitulons, et ouvrons. Trois sources : inhérente — la condition d'êtres de chair, dépendants et aimants ; situationnelle — ce que le contexte fait à certains et pas à d'autres ; pathogène — ce que les réponses, relations et institutions censées protéger fabriquent comme fragilité supplémentaire. Deux états : dispositionnel — le risque qui veille ; occurrent — le dommage qui advient. Une visée : assigner à chaque forme sa réponse, et à chaque réponse son critère — restaurer, autant que possible, l'autonomie et la puissance d'agir de la personne. Telle est la grille que toute la suite de notre série aura en arrière-plan : on pourra se demander, le moment venu, si le dukkha bouddhique est une vulnérabilité inhérente, si la « délicatesse » que Wollstonecraft dénonce chez les femmes de son siècle n'est pas le premier portrait d'une vulnérabilité pathogène — deux siècles avant le mot —, et si la nécropolitique de Mbembe ne décrit pas des situations où la source pathogène a dévoré toutes les autres. Mais la taxonomie laisse béante la question qu'elle prétendait seulement neutraliser. Elle reconnaît l'ontologie d'un côté, l'analyse contextuelle de l'autre, et les fait cohabiter dans un tableau. Cohabiter n'est pas se réconcilier. Si la vulnérabilité est d'abord la structure de la condition humaine, alors les distinctions situationnelles sont des nuances dans un fond commun, et l'éthique commence par le consentement à ce fond ; si elle est d'abord ce que des arrangements font subir à certains, alors l'invocation de la condition humaine risque d'être l'alibi qui naturalise l'injustice — tous vulnérables, donc personne n'est coupable. Ontologique ou situationnelle : la taxonomie a donné au débat son vocabulaire ; elle n'a pas éteint le débat. C'est ce fil rouge — le grand différend qui court de Levinas et Butler aux théoriciennes de la distribution contextuelle, et que chaque saison de notre série fera résonner à sa manière — que le prochain cours saisit à pleines mains.

Sources