
Allégorie de la Justice et de la Vérité (1543)
Sources vérifiées au RAG (corpus Weaviate) : Catriona Mackenzie, Wendy Rogers, Susan Dodds (dir.), Vulnerability: New Essays in Ethics and Feminist Philosophy (Oxford University Press, 2014) — l'introduction des directrices et le chapitre de Mackenzie sur la vulnérabilité pathogène, la dépendance et l'autonomie relationnelle (cert. ~0,82). Non indexés, signalés dans le cours : Robert Goodin, Protecting the Vulnerable (1985) ; Bryan Turner, Vulnerability and Human Rights (2006) ; Martha Fineman ; Eva Feder Kittay ; Joan Tronto ; et toute référence au droit français des établissements médico-sociaux (loi 2002-2, loi 2005, CASF), donnée comme illustration et non comme citation de corpus.
Imaginons une scène que nul banquet philosophique n'a mise en mots, mais que chaque inspection d'établissement, chaque rapport de la Défenseure des droits, chaque enquête sur un foyer ou un EHPAD finit par écrire. Une personne arrive quelque part parce qu'elle est vulnérable : trop âgée pour vivre seule, trop atteinte dans ses capacités pour se défendre, trop dépendante pour que sa famille suffise. On l'accueille au nom de sa protection. On bâtit autour d'elle des murs, des protocoles, des horaires, des professionnels formés, un cadre juridique qui prétend justement la mettre à l'abri. Et puis, parfois — pas toujours, mais assez souvent pour que la pensée doive s'en saisir —, c'est dans ce cadre même, par ce cadre même, qu'une nouvelle blessure se produit : une maltraitance ordinaire, une dépossession douce, une dépendance fabriquée qui n'existait pas avant l'entrée, un consentement confisqué au nom du bien de la personne. L'institution remède devient institution poison. Voilà notre problème, et il a aujourd'hui un nom technique, forgé par la philosophie féministe de la vulnérabilité : la vulnérabilité pathogène. Le mot dit exactement ce qu'il faut entendre. Pathogène, du grec, ce qui engendre la maladie. Une vulnérabilité pathogène n'est pas la fragilité native du vivant, ni l'exposition contingente que crée une situation sociale : c'est la vulnérabilité produite, aggravée, sécrétée par la réponse même qu'on apporte à la vulnérabilité. Le remède qui rend malade. Et le scandale particulier de ce concept, c'est qu'il vise au premier chef les institutions chargées du soin et de la protection — l'hôpital, le service social, l'établissement médico-social, l'État lui-même.
Pour instruire ce dossier avec rigueur, nous suivrons un livre précis, et un seul comme colonne vertébrale : le volume collectif dirigé par Catriona Mackenzie, Wendy Rogers et Susan Dodds, Vulnerability: New Essays in Ethics and Feminist Philosophy, paru chez Oxford University Press en 2014, qui constitue à ce jour la synthèse la plus aboutie de ce courant. C'est là que se trouve la taxonomie tripartite devenue canonique — vulnérabilité inhérente, situationnelle, pathogène — et c'est dans l'introduction des trois directrices, puis dans le chapitre de Mackenzie, que se forge l'analyse que nous allons reprendre, discuter et frotter à l'expérience des établissements. Une précision de méthode, conforme à notre règle de sourçage. Deux auteurs majeurs du dossier ne sont pas dans notre corpus vérifié : Robert Goodin, dont Protecting the Vulnerable de 1985 a posé le premier que la dépendance d'autrui à mes choix engendre une obligation de le protéger, et Bryan Turner, théoricien de la précarité institutionnelle. Nous les rencontrerons, mais seulement à travers ce que les directrices en disent ; toute affirmation qui irait au-delà sera marquée comme non indexée. De même, lorsque nous descendrons vers les établissements médico-sociaux français — l'ESMS, la loi du 2 janvier 2002, la notion de bientraitance —, ce sera comme illustration assumée, jamais comme citation de corpus. Le cœur vérifié de ce cours, c'est New Essays ; le reste est éclairage.
Posons d'abord la définition avec la précision du texte lui-même, car tout en dépend. Les directrices distinguent trois sources de vulnérabilité. L'inhérente, d'abord : celle qui tient à notre nature de corps mortels, dépendants, affectables — la vulnérabilité de tout vivant. La situationnelle, ensuite : celle que créent des circonstances particulières, un contexte social, économique, politique qui expose tel groupe ou telle personne plus que d'autres. Et la pathogène, enfin, qui est notre objet. Voici comment elles la définissent : ces vulnérabilités « peuvent être engendrées par diverses sources, dont des relations interpersonnelles et sociales moralement dysfonctionnelles ou abusives et l'oppression ou l'injustice sociopolitiques. Les vulnérabilités pathogènes peuvent aussi surgir quand une réponse destinée à atténuer la vulnérabilité a l'effet paradoxal d'aggraver des vulnérabilités existantes ou d'en engendrer de nouvelles. » En anglais : « These may be generated by a variety of sources, including morally dysfunctional or abusive interpersonal and social relationships and sociopolitical oppression or injustice. Pathogenic vulnerabilities may also arise when a response intended to ameliorate vulnerability has the paradoxical effect of exacerbating existing vulnerabilities or generating new ones. » Qu'on pèse les mots « effet paradoxal ». Ce n'est pas la négligence, ce n'est pas l'absence de soin : c'est le soin lui-même qui, par un retournement interne, produit ce qu'il prétendait conjurer. Et le texte donne aussitôt l'exemple le plus dur, celui qui devrait être lu dans toute formation de personnel d'établissement : « les personnes ayant des déficiences cognitives, qui sont occurrentes vulnérables du fait de leurs besoins de soin, sont par là même susceptibles de formes pathogènes de vulnérabilité, comme l'abus sexuel par leurs soignants. » Le besoin de soin, qui appelle l'autre, ouvre la porte à l'abus par cet autre. La main qui devait protéger est exactement la main qui peut frapper, parce que c'est la seule main présente.
Le texte ajoute un trait décisif, qui sera notre fil rouge tout au long du cours : « Un trait clé de la vulnérabilité pathogène est la manière dont elle mine l'autonomie ou aggrave le sentiment d'impuissance qu'engendre la vulnérabilité en général. » En anglais : « A key feature of pathogenic vulnerability is the way that it undermines autonomy or exacerbates the sense of powerlessness engendered by vulnerability in general. » Retenons cette articulation, car c'est elle qui distingue le concept d'une simple plainte contre les institutions ratées. Ce qui fait qu'une vulnérabilité est pathogène, ce n'est pas seulement qu'elle s'ajoute aux autres : c'est qu'elle attaque la capacité même de la personne à se gouverner, à dire, à choisir, à se tenir debout dans sa propre vie. Elle ne blesse pas à côté de l'autonomie, elle blesse l'autonomie. C'est pourquoi notre série retrouve ici, à un autre étage, son critère constant — qui est blessable, et qui peut dire sa blessure. La vulnérabilité pathogène, c'est précisément celle qui retire à la personne les moyens de dire qu'elle est blessée. L'institution paternaliste qui décide à la place du résident, l'établissement qui standardise jusqu'à effacer la voix singulière, la politique sociale qui infantilise au nom de la protection : toutes produisent des sujets dont la blessure est, par construction, inaudible. Le poison agit en coupant le fil de la parole.
Allons maintenant au mécanisme institutionnel, car c'est là que le concept devient politique et qu'il nous parle directement des établissements. Mackenzie distingue deux fonctions du concept, et la seconde est la nôtre. La première fonction, dit-elle, est d'attirer l'attention sur la manière dont des vulnérabilités situationnelles, nées de rapports de domination, peuvent « donner lieu à des déficits de capabilité composés ou à un désavantage corrosif ». La seconde fonction, celle qui vise l'institution elle-même : le concept « attire l'attention sur la manière dont des réponses de politique sociale mal conçues à la vulnérabilité peuvent aussi causer ou aggraver une faillite majeure de capabilité, enracinant par là l'inégalité et l'injustice sociales. » En anglais : « badly designed social policy responses to vulnerability can also cause or compound major capability failure, thereby entrenching social inequality and injustice. » L'exemple qu'elle prend est limpide et transposable : une personne sans abri est inhéremment et situationnellement vulnérable ; mais, ajoute-t-elle, « dans bien des cas, le sans-abrisme est aussi le résultat de réponses de politique sociale pathogènes à la vulnérabilité. » Autrement dit, ce n'est pas seulement le malheur qui jette à la rue ; c'est parfois le dispositif censé prévenir le malheur qui, mal conçu, y précipite. Et une fois à la rue, la personne devient « plus inhéremment vulnérable » encore à toutes les défaillances de capabilité nécessaires à une vie minimalement décente. Le cercle se referme : la mauvaise protection crée la situation qu'une bonne protection devrait empêcher, et cette situation aggrave la vulnérabilité native. Le pathogène est un effet de boucle.
Mackenzie tient à nommer ce qui rend une telle politique non seulement inefficace mais moralement intolérable, et sa formule est exigeante : « ce qui rend une politique qui engendre de la vulnérabilité pathogène injuste et moralement abhorrente, c'est que cette politique échoue à protéger ou à promouvoir l'autonomie relationnelle des personnes vulnérables qu'elle affecte. Une société décente prêterait attention à, et éviterait, les arrangements institutionnels qui engendrent ces vulnérabilités pathogènes. » Le critère du jugement n'est donc pas l'efficacité brute, ni même la quantité de protection délivrée : c'est l'autonomie relationnelle. Et il faut bien entendre cet adjectif, relationnelle, car il commande toute la suite et désamorce un contresens fréquent. L'autonomie qu'invoque Mackenzie n'est pas l'autosuffisance de l'individu souverain, le mythe libéral du sujet qui ne doit rien à personne. Elle écrit que « si l'autonomie a traditionnellement été comprise en termes de choix d'un individu indépendant, auto-déterminé, les approches relationnelles de l'autonomie rejettent l'accent mis sur le choix individuel et la liberté comprise comme indépendance. » Et elle précise : ces approches « reconnaissent la valeur de l'auto-détermination mais aussi que la capacité d'auto-détermination est développée dans et soutenue à travers les relations interpersonnelles et sociales. » Voilà le point nodal. L'autonomie ne s'oppose pas à la relation ni à la dépendance : elle en naît, elle s'y entretient. Ce qui change tout pour penser l'institution. Une institution qui protège en isolant, en décidant à la place, en supprimant les relations qui nourrissent la personne, détruit l'autonomie alors même qu'elle prétend la respecter en la laissant tranquille. Inversement, une institution qui tisse, soutient, accompagne la relation peut accroître l'autonomie tout en répondant au besoin. La protection et l'autonomie ne sont pas un dilemme à somme nulle — sauf si on les a mal pensées.
C'est précisément ici que se noue notre controverse, et elle est réelle, vive, encore disputée dans la littérature. Posons-la dans sa forme la plus tranchante : protéger sans déposséder est-il possible, ou bien y a-t-il une tension irréductible entre répondre à la vulnérabilité et promouvoir l'autonomie ? D'un côté, une position qu'on peut appeler tragique ou réaliste : toute protection a un coût en liberté, toute prise en charge prend quelque chose en charge, c'est-à-dire ôte des mains de la personne ; vouloir protéger sans jamais déposséder serait une illusion, et il vaut mieux assumer franchement la part de paternalisme nécessaire que la masquer sous un vocabulaire relationnel rassurant. Cette position a pour elle l'expérience brute des établissements : on ne sécurise pas une personne désorientée sans limiter ses déplacements, on ne prévient pas la dénutrition sans contraindre parfois l'alimentation, on ne protège pas d'un majeur vulnérable sans, à un moment, décider à sa place. Le philosophe le plus souvent convoqué de ce côté, Robert Goodin, fonde justement l'obligation de protéger sur la dépendance elle-même : si autrui dépend de mes choix, j'ai le devoir de le protéger, et ce devoir est d'autant plus fort que sa dépendance est grande. Les directrices résument sa thèse ainsi : « Goodin (1985) soutient que l'obligation de protéger le vulnérable engendre des obligations de protection sociale d'une large portée », allant jusqu'aux générations futures. (Goodin, Protecting the Vulnerable, 1985 : non indexé au corpus — connu ici seulement par la mention qu'en font les directrices.) On voit le risque interne de cette fondation : si la dépendance fonde l'obligation de protéger, et si protéger c'est prendre en charge, alors plus tu es dépendant, plus on est légitime à décider pour toi. La logique de la protection, poussée jusqu'au bout, justifie la dépossession.
Contre cette pente, l'autre versant de la controverse, celui que défendent Mackenzie et la plupart des contributeurs du volume : la tension n'est pas irréductible, elle est l'effet d'une conception appauvrie de l'autonomie, et la dissoudre est précisément la tâche d'une bonne théorie. Mackenzie l'affirme en visant nommément Martha Fineman, la grande théoricienne du sujet vulnérable universel, dont nous avons étudié la position au cours précédent : « C'est une raison pour laquelle c'est une erreur de suggérer, comme le fait Fineman, qu'il y a une tension entre répondre à la vulnérabilité humaine et promouvoir l'autonomie. » L'argument est subtil, et il faut le suivre. Fineman, pour fonder un État responsif qui prenne au sérieux la vulnérabilité de tous, tend à présenter l'autonomie comme un mythe libéral dont il faut se défaire ; elle craint que l'insistance sur l'autonomie ne serve à abandonner les vulnérables à leur prétendue liberté. Mackenzie rétorque qu'on peut tenir les deux bouts, à condition de penser l'autonomie comme relationnelle : « il n'y a pas de tension inhérente entre une conception adéquatement théorisée de l'autonomie » et la réponse à la vulnérabilité. Mieux : l'autonomie relationnelle devient le critère même qui permet de distinguer la bonne protection de la mauvaise. Une protection est juste si elle promeut l'autonomie relationnelle ; elle est pathogène si elle la mine. Le dilemme tragique est donc, selon cette thèse, un faux dilemme, produit par le présupposé que l'autonomie est indépendance. Une fois ce présupposé levé, protéger sans déposséder n'est plus une contradiction mais un programme — exigeant, jamais garanti, mais cohérent.
Reconnaissons toutefois ce que la position de Mackenzie doit concéder, car la controverse ne se laisse pas clore d'un mot. D'abord, le concept même de vulnérabilité pathogène est ambivalent, et Mackenzie le sait : il peut devenir une arme rhétorique. Car si toute protection mal pensée est pathogène, le mot « pathogène » risque de servir d'argument à ceux qui voudraient, au nom de l'autonomie, démanteler la protection elle-même — l'État social accusé d'infantiliser, l'établissement accusé d'enfermer, et au bout du compte le retrait de l'aide rebaptisé respect de la liberté. C'est l'usage néolibéral du vocabulaire de l'autonomie, et le texte y est sensible. Les directrices écrivent que « les discours de politique sociale sur la vulnérabilité et la protection peuvent être utilisés pour justifier des formes paternalistes et coercitives d'intervention de l'État qui engendrent des formes pathogènes de vulnérabilité » — mais Mackenzie note ailleurs le symétrique : le vocabulaire de l'autonomie comme indépendance sert lui aussi à abandonner. Elle décrit ces politiques qui, sous couvert de soutenir l'autonomie d'un groupe, « reflètent des attentes irréalistes et inappropriées d'autonomie » : derrière elles, « un idéal d'arrière-plan de l'autonomie — qui valorise l'indépendance et la responsabilité personnelle et qui traite la vulnérabilité et la dépendance comme des affaires contingentes et privées surgissant d'un choix personnel. » De telles politiques, dit-elle, « peuvent, d'une part, impliquer un paternalisme déplacé de la part des autorités, ou, d'autre part, impliquer que l'État cherche à restaurer ou à imposer la responsabilité individuelle de l'indépendance à ceux qui sont dépendants et vulnérables. » Les deux poisons se font face, symétriques : le paternalisme qui dépossède par excès de protection, et l'injonction à l'autonomie qui abandonne par excès de respect. Et Mackenzie tire la conclusion la plus dure : « En l'absence d'un soutien social adéquat pour réduire la vulnérabilité, les vulnérabilités inhérentes et situationnelles peuvent se trouver aggravées. Là où l'assignation de la responsabilité de répondre à la vulnérabilité est inadéquate, de nouvelles vulnérabilités pathogènes peuvent être engendrées, même face à des politiques destinées à soutenir les vulnérables. » Même quand l'intention est bonne. C'est cela, le tragique résiduel que la thèse relationnelle ne supprime pas : on peut vouloir bien et nuire, parce que la vulnérabilité pathogène ne se loge pas dans la malveillance mais dans la conception.
Deuxième concession, plus profonde encore, et qui touche notre critère de série. La sortie par l'autonomie relationnelle suppose que la personne ait, ou puisse développer, des compétences d'autonomie. Or que faire de ceux pour qui ce vocabulaire vacille — la personne en situation de handicap cognitif profond, le polyhandicapé hors langage, le très grand âge dans la démence avancée ? Mackenzie élargit prudemment, parlant de soutenir « l'autonomie de ceux qui sont dépendants et ont le potentiel de développer l'autonomie », et de « protéger l'autonomie de ceux à qui l'on confie la responsabilité de répondre aux besoins d'autres dépendants. » La formule est honnête mais elle laisse une zone d'ombre : ceux qui n'ont pas ce potentiel. Pour eux, le critère de l'autonomie relationnelle ne peut être qu'indirect — c'est l'autonomie du système relationnel autour d'eux, la voix des proches, des soignants, des défenseurs, qui doit être protégée à leur place. Et l'on retrouve alors le risque le plus aigu de la vulnérabilité pathogène, car c'est précisément à ce sujet sans voix que l'institution peut faire le plus de mal en toute bonne conscience : il ne dira pas qu'il a été blessé, et son silence sera lu comme un consentement. C'est ici que notre série voit converger plusieurs de ses fils — la question, posée dès la Grèce, de qui peut dire sa blessure ou est dit par d'autres ; et la difficulté, héritée du débat ontologique contre situationnel que la saison onze a instruit, de protéger spécialement ceux qui en ont le plus besoin sans diluer la protection dans une vulnérabilité universelle qui n'oblige plus personne en particulier.
Il faut, à ce stade, descendre dans l'établissement, car c'est là que le concept se vérifie ou s'effondre, et c'est là qu'il résonne le plus fort pour qui connaît le médico-social. Reprenons la définition la plus opératoire de Mackenzie, celle qui parle de dépendance : « Les institutions sociales et juridiques conçues pour réduire la dépendance ou pour promouvoir l'auto-responsabilité peuvent aggraver pathogéniquement la vulnérabilité de la personne dépendante ou de son aidant si ces arrangements institutionnels échouent à traiter les relations complexes entre dépendance et vulnérabilité. À l'inverse, des institutions sociales et juridiques soigneusement conçues et responsives, visant à réduire la vulnérabilité situationnelle de chacun ou à soutenir le développement de la résilience, peuvent réduire certaines formes de dépendance. » En anglais : « carefully designed and responsive social and legal institutions… may reduce some forms of dependency, in particular those that risk pathogenic vulnerability. » Voilà le partage des eaux. La même institution, selon sa conception, produit le poison ou le remède. L'EHPAD qui réduit la personne à un corps à nourrir, laver, coucher selon des horaires de production fabrique de la dépendance pathogène : il déshabitue de décider, il éteint la capacité, il transforme une vieillesse fragile en grabataire institutionnel. L'EHPAD qui maintient les choix, soutient les relations, ajuste l'aide au plus près du besoin réel sans la déborder, réduit la dépendance qu'il aurait pu créer. Le droit français a un mot pour viser ce partage — la bientraitance, opposée non pas seulement à la maltraitance active mais à cette maltraitance passive, structurelle, des organisations qui blessent sans le vouloir. (La loi du 2 janvier 2002 rénovant l'action sociale, le projet personnalisé, le conseil de la vie sociale, la notion de bientraitance dans les recommandations des autorités : illustration française non indexée au corpus — donnée comme écho, non comme citation.) On reconnaît, traduite en droit positif, l'exigence d'autonomie relationnelle : faire participer la personne, recueillir sa parole, individualiser l'accompagnement, c'est, dans le vocabulaire de Mackenzie, refuser l'arrangement institutionnel pathogène.
Mais le texte va plus loin que l'individu, et c'est sa lucidité sociologique. Mackenzie montre que la vulnérabilité pathogène circule entre le vulnérable et celui qui en prend soin. Une politique « qui se concentre uniquement sur la vulnérabilité des aidants ne protégera pas les dépendants vulnérables qui n'ont pas d'aidants familiaux », écrit-elle ; et inversement, l'assignation sociale de la responsabilité du soin aux seuls membres de la famille « n'est pas adéquate pour répondre aux besoins de soin de ceux qui sont socialement isolés ou dont les proches manquent des compétences, de la volonté ou des ressources nécessaires. » La leçon est que la vulnérabilité pathogène n'est jamais l'affaire d'un seul maillon : elle se distribue le long de toute la chaîne du soin, du résident à l'aide-soignant épuisé, du soignant à l'aidant familial laissé sans répit, et de tous à l'institution qui les emploie ou les abandonne. Les directrices citent d'ailleurs le constat que la vulnérabilité des travailleurs du soin « est accrue par le défaut de reconnaissance de leurs contributions sociales. » Protéger sans déposséder, à l'échelle institutionnelle, suppose donc de penser tout le réseau : car un soignant lui-même rendu vulnérable, précarisé, non reconnu, devient à son tour un vecteur de vulnérabilité pathogène pour ceux dont il a la charge. La maltraitance institutionnelle est souvent la maltraitance ruisselant d'institutions qui maltraitent d'abord ceux qui soignent.
Reste à élever le regard vers l'État, dernier étage du dossier, car c'est l'institution des institutions. Les directrices reprennent ici Bryan Turner et son concept de précarité institutionnelle. Turner soutient, disent-elles, que la législation des droits humains « évolue en réponse à la relation dynamique et dialectique entre la précarité institutionnelle et la vulnérabilité ontologique » : d'un côté, les protections des droits humains sont une réponse à la vulnérabilité humaine, et des États forts et bien-fonctionnants sont nécessaires pour les fournir ; mais de l'autre, « les structures institutionnelles sont souvent fragiles et précaires, et le pouvoir de l'État peut tout autant être la cause d'abus des droits humains. » En anglais : « state power can equally be the cause of human rights abuses. » Les directrices acceptent Turner, mais étendent : les institutions ne sont pas la seule source de vulnérabilité pathogène, les relations interpersonnelles le sont aussi. (Turner, Vulnerability and Human Rights, 2006 : non indexé — connu seulement par la lecture qu'en font les directrices.) La dialectique est exacte et elle clôt la controverse sans la résoudre : nous avons besoin d'institutions fortes pour être protégés, et ces mêmes institutions fortes sont ce qui peut nous écraser. Il n'y a pas d'issue par le démantèlement — un État faible ne protège personne et abandonne les plus vulnérables aux dominations privées, qui sont l'autre grande source de vulnérabilité pathogène. Il n'y a pas non plus d'issue par la confiance aveugle — un État fort sans contre-pouvoir, une institution sans vigilance interne, devient le lieu même de l'abus. La seule voie est la voie étroite : des institutions à la fois assez fortes pour protéger et assez responsives pour ne pas déposséder. Les directrices la nomment d'un mot emprunté : ces systèmes « ne peuvent rendre les citoyens invulnérables », mais « ils nous fournissent des ressources qui promeuvent la résilience. » Non l'invulnérabilité — notre série sait depuis la Grèce que ce projet est un leurre — mais la résilience, c'est-à-dire la capacité d'absorber la blessure sans en être détruit, et de continuer à se gouverner malgré elle.
Récapitulons, et passons le relais. Ce cours a vu un concept jeune et redoutable prendre sa place dans notre histoire : la vulnérabilité pathogène, cette blessure que produit la réponse même à la blessure. Nous l'avons définie avec New Essays : non la fragilité native, non l'exposition situationnelle, mais l'effet paradoxal par lequel une protection mal conçue mine l'autonomie et aggrave l'impuissance qu'elle prétendait soulager. Nous avons vu son mécanisme — la boucle où la mauvaise politique crée la situation qu'une bonne politique devrait empêcher —, et son critère de jugement, l'autonomie relationnelle, qui n'oppose plus protection et liberté mais en fait l'épreuve commune. Et nous avons instruit la controverse dans les deux sens : d'un côté, la position tragique pour qui toute prise en charge dépossède, appuyée sur la fondation de l'obligation par la dépendance que propose Goodin ; de l'autre, la thèse de Mackenzie pour qui la tension entre protéger et émanciper n'est qu'un faux dilemme né d'une conception appauvrie de l'autonomie. Aucun des deux camps ne l'emporte tout à fait : Mackenzie a raison qu'on peut protéger sans déposséder, mais elle concède elle-même que de nouvelles vulnérabilités pathogènes naissent même des meilleures intentions, et que le sujet sans voix échappe en partie à son critère. L'institution n'est ni remède ni poison par nature : elle est l'un ou l'autre selon sa conception, et la même main qui soigne est celle qui peut blesser. Pour le médico-social, la leçon est sans détour. La vigilance contre la maltraitance ne suffit pas ; il faut traquer la blessure structurelle, celle qui se produit sans intention mauvaise, dans l'organisation, l'horaire, le protocole, l'effacement de la parole. Et il faut l'entendre jusque dans la voix de ceux qui ne peuvent la dire — car c'est exactement là, dans ce silence, que la vulnérabilité pathogène fait son œuvre la plus tranquille. Le critère de notre série revient ainsi, intact et aiguisé : protéger vraiment, ce n'est pas seulement abriter le corps, c'est garder ouvert le fil par lequel une personne peut encore dire qu'on lui fait du bien, ou du mal. Le prochain cours quittera le terrain des institutions pour celui des corps et des techniques, où la vulnérabilité se reformule à l'âge de la médecine qui peut tout réparer — et de la question, neuve, de savoir si réparer est encore protéger.
Sources
- Catriona Mackenzie, Wendy Rogers, Susan Dodds (dir.), Vulnerability: New Essays in Ethics and Feminist Philosophy (Oxford University Press, 2014), Introduction — définition de la vulnérabilité pathogène : « These may be generated by a variety of sources, including morally dysfunctional or abusive interpersonal and social relationships and sociopolitical oppression or injustice. Pathogenic vulnerabilities may also arise when a response intended to ameliorate vulnerability has the paradoxical effect of exacerbating existing vulnerabilities or generating new ones » ; l'exemple de l'abus sexuel des personnes ayant des déficiences cognitives par leurs soignants ; « A key feature of pathogenic vulnerability is the way that it undermines autonomy or exacerbates the sense of powerlessness engendered by vulnerability in general. » (Vérifié au RAG, cert. ~0,83.)
- Ibid., Introduction — le recoupement avec Turner : « state power can equally be the cause of human rights abuses » ; la relation « dynamique et dialectique entre précarité institutionnelle et vulnérabilité ontologique » (Turner 2006, p. 32) ; l'extension du concept aux relations interpersonnelles au-delà des seules institutions ; les deux réponses à la question de savoir pourquoi la vulnérabilité fonde des obligations morales. (Vérifié au RAG, cert. ~0,82.)
- Ibid., Introduction — les systèmes qui jouent un rôle « important pour amoindrir, atténuer et compenser la vulnérabilité » (p. 269) ; « While such systems cannot make citizens invulnerable, they provide us with resources that promote resilience » ; l'avertissement que les discours de protection peuvent justifier des interventions paternalistes et coercitives pathogènes ; mention de Goodin (1985) fondant sur la protection du vulnérable des obligations de protection sociale larges, incluant les générations futures. (Vérifié au RAG, cert. ~0,82.)
- Catriona Mackenzie, chapitre sur la vulnérabilité pathogène, la dépendance et l'autonomie (même volume) — les deux fonctions du concept ; « badly designed social policy responses to vulnerability can also cause or compound major capability failure, thereby entrenching social inequality and injustice » ; l'exemple du sans-abrisme comme résultat de réponses de politique sociale pathogènes ; ce qui rend une telle politique « injuste et moralement abhorrente » : l'échec à protéger ou promouvoir l'autonomie relationnelle. (Vérifié au RAG, cert. ~0,82.)
- Mackenzie, ibid. — vulnérabilité pathogène et dépendance : les institutions visant à réduire la dépendance ou à promouvoir l'auto-responsabilité peuvent l'aggraver pathogéniquement ; à l'inverse les institutions « soigneusement conçues et responsives » peuvent la réduire ; l'autonomie relationnelle contre l'autonomie comme indépendance (« the capacity for self-determination is developed in and sustained through interpersonal and social relations »). (Vérifié au RAG, cert. ~0,82.)
- Mackenzie, ibid. — la critique de Fineman : « it is a mistake to suggest, as Fineman (2008, 2010) does, that there is a tension between responding to human vulnerability and promoting autonomy » ; l'« idéal d'arrière-plan de l'autonomie » comme indépendance derrière les politiques pathogènes ; le paternalisme déplacé d'un côté, l'imposition de la responsabilité individuelle de l'autre ; « new, pathogenic vulnerabilities may be generated, even in the face of policies that are intended to support the vulnerable » (Rogers, Mackenzie & Dodds 2012). (Vérifié au RAG, cert. ~0,81–0,82.)
- Mackenzie, ibid. — la distribution de la vulnérabilité le long de la chaîne du soin : une politique centrée uniquement sur les aidants ne protège pas les dépendants sans aidants familiaux ; l'inadéquation de l'assignation familiale du soin pour les personnes isolées ; les institutions protégeant le statut légal et politique des plus vulnérables (réfugiés, personnes avec déficiences cognitives ou maladies mentales) ; la vulnérabilité accrue des travailleurs du soin par défaut de reconnaissance (Dodds 2007). (Vérifié au RAG, cert. ~0,82.)
- Non indexés, signalés dans le cours : Robert Goodin, Protecting the Vulnerable (1985) — la dépendance comme fondement de l'obligation de protéger (connu seulement par la mention des directrices) ; Bryan Turner, Vulnerability and Human Rights (2006) — précarité institutionnelle ; Martha Fineman (sujet vulnérable, cf. S11c6) ; Eva Feder Kittay et Joan Tronto (care, cf. S9) en écho ; droit français du médico-social (loi 2002-2, loi 2005, CASF, bientraitance, projet personnalisé, conseil de la vie sociale) — illustration ESMS non indexée.