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Dire la maladie, cumuler les expositions : Sontag, Lorde, Crenshaw

Saison 11, cours 07 · 23 min · Une histoire philosophique de la vulnérabilité master

Sources vérifiées au RAG (corpus Weaviate) : Susan Sontag, Illness as Metaphor (1978) ; Audre Lorde, The Cancer Journals (1980). Non indexés, signalés dans le cours : Kimberlé Crenshaw (intersectionnalité, 1989-1991) — aucune citation littérale ne lui est prêtée ; échos de Job (S6c2), du care (S9), de la démence (S10c4), de Fanon (S11c4) et de Butler (S11c5), non re-cités ici.

Il y a un instant que beaucoup d'entre nous connaissent, ou connaîtront, et que personne ne raconte de la même façon. C'est l'instant où un mot tombe — un nom de maladie, prononcé dans un cabinet, par une voix qui se veut neutre — et où, dans la seconde qui suit, ce mot cesse d'être un fait clinique pour devenir tout autre chose : un verdict, une faute, un combat à mener, une honte à cacher. Le corps n'a pas changé entre la seconde d'avant et la seconde d'après ; ce qui a changé, c'est la langue qui s'est abattue sur lui. Et il y a un autre instant, plus tardif, plus intime, que raconte une femme qui a subi l'ablation d'un sein : le miroir, le matin, et le choix qui s'y présente — porter la prothèse qui rendra invisible ce qui manque, ou regarder en face ce corps désormais asymétrique et décider qu'il sera dit, montré, parlé. Entre ces deux scènes — le diagnostic qui parle à votre place, et le miroir où vous décidez de prendre la parole — tient toute la matière de ce cours. Car la maladie, nous allons le voir, n'est pas seulement une épreuve du corps : elle est une épreuve de la parole. Qui parle, quand vous tombez malade ? Les métaphores parlent ; la société parle ; la honte parle. Et la question que notre série pose depuis le premier jour se reformule ici avec une acuité nouvelle : non seulement qui est blessable, qui est malade ? — mais qui peut dire sa maladie, contre toutes les voix qui prétendent la dire à sa place ?

Commençons par la première de ces voix, la plus insidieuse parce qu'elle se donne pour de la simple description : la métaphore. C'est l'objet du livre fondateur de Susan Sontag, Illness as Metaphor, paru en 1978 — un livre écrit, on le sait, alors que son autrice était elle-même soignée pour un cancer, et qui ne dit pourtant jamais « je ». Sontag y formule une thèse d'une netteté presque chirurgicale, et qui orientera tout notre cours. Je la cite, puis je la traduis : « illness is not a metaphor, and the most truthful way of regarding illness—and the healthiest way of being ill—is one most purified of, most resistant to, metaphoric thinking » — « la maladie n'est pas une métaphore, et la façon la plus véridique de considérer la maladie — et la plus saine d'être malade — est celle qui est la plus purifiée de toute pensée métaphorique, la plus résistante à elle ». Pesons cette phrase, car elle est le cœur d'une des deux positions que ce cours met en tension. Pour Sontag, le malade est un homme à qui l'on a volé son corps en le recouvrant d'images. Et elle décrit ce vol avec une précision de cartographe : « it is hardly possible to take up one's residence in the kingdom of the ill unprejudiced by the lurid metaphors with which it has been landscaped » — « il n'est guère possible de prendre résidence dans le royaume des malades sans être prévenu par les métaphores criardes dont on a aménagé son paysage ». Le royaume des malades : nous sommes tous, dit-elle ailleurs, citoyens de deux royaumes, celui des bien-portants et celui des malades, et nul ne traverse la frontière sans qu'on lui colle d'office un passeport couvert de fictions.

Quelles fictions ? Sontag en isole deux familles, et c'est ici que sa critique devient une critique de la culpabilisation. La première famille est militaire. Le cancer, dit-elle, est entouré d'un vocabulaire de guerre : « there is the "fight" or "crusade" against cancer; cancer is the "killer" disease; people who have cancer are "cancer victims" » — « il y a le "combat" ou la "croisade" contre le cancer ; le cancer est la maladie "tueuse" ; les gens qui ont un cancer sont des "victimes du cancer" ». Et cette rhétorique militaire a un prix moral qu'on ne voit pas d'abord : « ostensibly, the illness is the culprit. But it is also the cancer patient who is made culpable » — « ostensiblement, c'est la maladie qui est coupable. Mais c'est aussi le patient cancéreux qu'on rend coupable ». Voilà le mécanisme : si l'on « combat » le cancer, alors celui qui meurt a perdu un combat — il n'a pas été assez fort, pas assez positif, pas assez « battant ». La deuxième famille de fictions est psychologique et morale, et elle resserre encore l'étau : « widely believed psychological theories of disease assign to the luckless ill the ultimate responsibility both for falling ill and for getting well » — « des théories psychologiques de la maladie, largement crues, assignent aux malheureux malades la responsabilité ultime à la fois de tomber malade et de guérir ». On invente un « type de personnalité » prédisposé au cancer, on murmure que le refoulement, la tristesse, la colère rentrée font le lit de la tumeur. Et Sontag formule alors le principe général qui condense toute son enquête : « nothing is more punitive than to give a disease a meaning—that meaning being invariably a moralistic one » — « rien n'est plus punitif que de donner un sens à une maladie — ce sens étant invariablement un sens moralisateur ».

Arrêtons-nous sur ce mot : punitif. Pour Sontag, donner du sens à la maladie n'est pas un geste neutre de l'esprit qui cherche à comprendre ; c'est un geste de punition. Et elle en repère la généalogie : « punitive notions of disease have a long history », « les notions punitives de la maladie ont une longue histoire ». Au Moyen Âge, dit-elle, « the leper was a social text in which corruption was made visible; an exemplum, an emblem of decay » — « le lépreux était un texte social dans lequel la corruption était rendue visible ; un exemplum, un emblème de la décomposition ». Le corps malade devient lisible comme une faute ; la chair se fait sentence. Et le processus ne s'arrête pas au malade : la maladie elle-même devient adjectif, contamine le langage entier. « The disease becomes a metaphor. Then, in the name of the disease… that horror is imposed on other things. The disease becomes adjectival » — « la maladie devient une métaphore. Puis, au nom de la maladie… cette horreur est imposée à d'autres choses. La maladie devient adjectivale ». C'est ici que Sontag élargit sa thèse au champ politique, et son exemple est glaçant. Les mouvements totalitaires, observe-t-elle, ont toujours aimé l'imagerie de la maladie : « the Nazis declared that someone of mixed "racial" origin was like a syphilitic. European Jewry was repeatedly analogized to syphilis, and to a cancer that must be excised » — « les nazis déclaraient qu'une personne d'origine "raciale" mêlée était comme un syphilitique. La judéité européenne était sans cesse comparée à la syphilis, et à un cancer qu'il faut exciser ». Voilà jusqu'où va la métaphore de la maladie : du malade qu'elle culpabilise jusqu'au peuple qu'elle désigne pour l'extermination. Quand on dit qu'un corps social est « malade », qu'un groupe est un « cancer » à « extirper », on prépare la chirurgie politique — et nous reconnaissons là, en écho lointain, le corps racialisé que Fanon nous a appris à lire deux cours plus tôt, et les vies dont Butler nous demandait, au cours précédent, si elles étaient seulement pleurables.

D'où le remède de Sontag, qui est d'une radicalité paradoxale : non pas donner à la maladie un bon sens contre les mauvais, mais la dépouiller de tout sens. Rendre au malade son corps en le déchargeant de toute signification. Et elle entrevoit même, en historienne lucide, le moment où cette purification deviendra possible : quand le cancer sera compris et guéri, la langue changera. « As the language of treatment evolves from military metaphors of aggressive warfare to metaphors featuring the body's "natural defenses"… cancer will be partly de-mythicized » — « à mesure que la langue du traitement évolue des métaphores militaires de la guerre agressive vers des métaphores mettant en avant les "défenses naturelles" du corps… le cancer sera en partie démythifié ». Et alors, ajoute-t-elle avec une ironie tranquille, « at that time, perhaps nobody will want any longer to compare anything awful to cancer » — « à ce moment-là, peut-être que personne ne voudra plus comparer quoi que ce soit d'affreux à un cancer ». La métaphore meurt avec la peur qui la nourrit. Voilà la première position de notre controverse : la santé de la parole, pour le malade, c'est le silence du sens. Qu'on me laisse être malade comme on a la grippe — sans morale, sans combat, sans message. Qu'on me rende mon corps biologique, lavé de toute lecture.

Mais c'est précisément ici qu'une autre voix s'élève, et elle dit presque l'inverse. Deux ans après Sontag, en 1980, Audre Lorde publie The Cancer Journals. Lorde est poète, noire, lesbienne, féministe ; elle a subi une mastectomie ; et là où Sontag veut purifier la maladie de tout sens, Lorde veut en faire une parole — une parole publique, politique, chargée de sens jusqu'au bord. Le point de friction est exemplaire, presque trop parfait pour notre cours : c'est la prothèse mammaire. Pour Sontag, on l'a vu, la santé serait de redevenir un corps neutre. Pour Lorde, accepter la prothèse, c'est accepter de mentir. Écoutons-la : « prosthesis offers the empty comfort of "Nobody will know the difference." But it is that very difference which I wish to affirm, because I have lived it, and survived it, and wish to share that strength with other women » — « la prothèse offre le réconfort vide du "Personne ne verra la différence." Mais c'est cette différence même que je veux affirmer, parce que je l'ai vécue, et y ai survécu, et que je veux partager cette force avec d'autres femmes ». Tout est là, dans ce retournement : ce que la prothèse efface — la différence du corps mutilé —, Lorde le revendique comme le lieu même d'une force et d'un lien. Là où Sontag dit « rendez-moi un corps sans signe », Lorde dit « mon corps mutilé est un signe, et je refuse qu'on l'efface ».

Pourquoi ce refus ? Parce que pour Lorde, l'invisibilité n'est pas une protection de l'intimité : c'est une violence de plus, et une violence qui isole. « For silence and invisibility go hand in hand with powerlessness » — « car le silence et l'invisibilité vont de pair avec l'impuissance ». La prothèse, dit-elle, n'est pas un choix privé sans conséquence : « by accepting the mask of prosthesis, one-breasted women proclaim ourselves as insufficient, dependent upon pretense. We reinforce our own isolation and invisibility from each other » — « en acceptant le masque de la prothèse, nous, femmes à un seul sein, nous proclamons insuffisantes, dépendantes du faux-semblant. Nous renforçons notre propre isolement et notre invisibilité les unes aux autres ». Le mot d'isolement est central, et il fait directement écho à Sontag — car Sontag aussi disait que la métaphore isole le malade. Mais voyez comme les deux femmes divergent sur la cause de l'isolement. Pour Sontag, c'est l'excès de sens qui isole le malade : on le charge de fautes, on l'enferme dans sa signification. Pour Lorde, c'est le silence qui isole : entourée chaque jour de femmes qui « semblent toutes avoir deux seins », elle écrit en majuscules, comme un cri, « I AM NOT ALONE » — « JE NE SUIS PAS SEULE ». Mais cette vérité — qu'elle n'est pas seule — n'est accessible qu'à une condition : que les femmes mastectomisées cessent de se cacher. « If we are to "translate" the silence surrounding breast cancer into language and action against this scourge, then the first step is that women with mastectomies must become visible to each other » — « si nous voulons "traduire" le silence qui entoure le cancer du sein en langage et en action contre ce fléau, alors le premier pas est que les femmes mastectomisées doivent devenir visibles les unes aux autres ».

Nous touchons ici au concept central de Lorde, celui qui donne son titre au discours fameux qu'elle reprend dans ce livre : la transformation du silence en langage et en action. Elle ne sous-estime pas ce que ce passage coûte. « The transformation of silence into language and action is an act of self-revelation, and that always seems fraught with danger » — « la transformation du silence en langage et en action est un acte de révélation de soi, et cela paraît toujours chargé de danger ». Parler de sa maladie, montrer son corps amputé, c'est se découvrir, s'exposer au mépris, au jugement, à l'anéantissement. Mais le silence, lui, ne protège pas : il tue. C'est la phrase la plus dure du livre, et il faut l'entendre dans sa langue : « what are the tyrannies you swallow day by day and attempt to make your own, until you will sicken and die of them, still in silence? » — « quelles sont les tyrannies que vous avalez jour après jour et que vous tentez de faire vôtres, jusqu'à ce que vous en tombiez malade et en mouriez, toujours dans le silence ? ». Le silence n'est pas un abri ; c'est un poison lent. Et Lorde refuse que sa propre colère, sa douleur, sa peur, se changent en une nouvelle couche de mutisme : « I do not wish my anger and pain and fear about cancer to fossilize into yet another silence » — « je ne veux pas que ma colère, ma douleur et ma peur face au cancer se fossilisent en un silence de plus ». Faire de son corps mutilé une parole publique, c'est exactement empêcher cette fossilisation. Le sein perdu n'est pas une chose à dissimuler sous une mousse de remplissage : c'est, dans les termes de Lorde, le départ d'un « female outcry against all preventable cancers » — d'un « cri de femmes contre tous les cancers évitables ». La maladie privée devient accusation publique ; le corps blessé devient tribune.

Tenons maintenant les deux positions l'une contre l'autre, car c'est la controverse de ce cours, et elle ne se laisse pas trancher d'un mot. Sontag dit : purifier. Lorde dit : signifier. Sontag veut soustraire la maladie au sens pour rendre au malade son corps, le délivrer de la culpabilité et de la honte que les métaphores y déposent. Lorde veut au contraire charger la maladie de sens, en faire une parole politique, parce que pour elle le sens n'est pas seulement ce qui culpabilise — c'est aussi ce qui relie, ce qui sort de l'isolement, ce qui transforme une souffrance privée en force collective. Sont-elles vraiment adversaires ? Oui et non, et c'est la finesse qu'il faut saisir. Elles s'accordent sur l'ennemi : toutes deux haïssent les métaphores qui culpabilisent, le « tu n'as pas assez combattu », le « tu l'as bien cherché ». Sontag, d'ailleurs, démonte une rhétorique de combat que Lorde, elle, reprend à son compte — car Lorde se dit « not only a casualty, I am also a warrior », « pas seulement une victime, je suis aussi une guerrière ». Voilà le paradoxe le plus aigu de notre cours : la métaphore militaire que Sontag veut abolir comme culpabilisante, Lorde se la réapproprie comme émancipatrice. Pour Sontag, dire « combattre le cancer » fait du mort un perdant. Pour Lorde, se dire guerrière, c'est refuser le statut de pure victime passive, c'est reprendre une agentivité. La même image est poison chez l'une et remède chez l'autre. Et c'est qu'elles ne posent pas la même question. Sontag demande : ce sens est-il vrai ? Et elle répond : non, la maladie n'a pas de sens, elle est un fait biologique. Lorde demande : ce sens libère-t-il ou enferme-t-il celle qui le porte ? Et elle répond : il libère, à condition que ce soit elle qui le forge, et non qu'on le lui impose du dehors.

Et c'est exactement ici que notre critère de série tranche, là où la philosophie de l'argument hésite. Souvenez-vous de la double question : non seulement qui est malade, mais qui peut dire sa maladie, contre les métaphores qui parlent à sa place. Relisez Sontag et Lorde à cette lumière, et l'opposition se résout en une complémentarité. Ce que Sontag combat, ce sont les métaphores qui parlent à la place du malade — la culpabilisation imposée du dehors, le sens plaqué par la culture, le médecin, la morale. Ce que Lorde revendique, c'est la parole que le malade forge lui-même sur sa maladie — le sens conquis du dedans, contre le silence. Or ces deux gestes ont le même adversaire : la dépossession de la parole. Le malade culpabilisé par les métaphores des autres est dépossédé ; la femme contrainte au silence et à la prothèse est dépossédée aussi. Sontag arrache au malade les fictions qu'on lui colle ; Lorde lui rend le pouvoir de dire la sienne. La purification de Sontag fait le vide ; la parole de Lorde occupe ce vide d'une signification choisie. Loin de s'exclure, les deux gestes se relaient : il faut d'abord déloger les métaphores imposées pour que puisse advenir la parole propre. Et nous retrouvons là, transposé dans la chair du malade, ce que notre série a appris de Job dans la sixième saison — Job qui refuse les explications pieuses de ses amis, ces métaphores religieuses qui font de son malheur la preuve de sa faute, et qui exige de dire lui-même sa plainte, fût-ce contre Dieu. Job ne veut pas qu'on parle à sa place ; Lorde non plus ; et c'est, au fond, la même exigence.

Reste alors une dimension que ni Sontag ni Lorde ne nomment de ce mot, mais que Lorde décrit avec une précision qui appelle un concept forgé une dizaine d'années plus tard, et qu'il faut introduire ici avec toute la prudence requise. Car Lorde n'est pas n'importe quelle malade : elle est, écrit-elle dans une phrase qui martèle, « a black woman warrior poet » — et elle énumère ses expositions comme on empile des fronts. « Because I am woman, because I am black, because I am lesbian, because I am myself » — « parce que je suis femme, parce que je suis noire, parce que je suis lesbienne, parce que je suis moi-même ». Écoutez bien la grammaire de cette phrase : ce n'est pas une addition, c'est une composition. Et surtout, écoutez ce qu'elle dit de la visibilité quand on est une femme noire en Amérique : « within this country where racial difference creates a constant, if unspoken, distortion of vision, black women have on one hand always been highly visible, and so, on the other hand, have been rendered invisible through the depersonalization of racism » — « dans ce pays où la différence raciale crée une distorsion constante, quoique tue, de la vision, les femmes noires ont d'une part toujours été hautement visibles, et donc, d'autre part, ont été rendues invisibles par la dépersonnalisation du racisme ». Voilà une structure que la simple maladie n'explique pas : être à la fois trop vue et pas vue, hypervisible comme corps racialisé et invisible comme personne. La mastectomie ajoute à cela une invisibilité de plus, celle du corps féminin mutilé qu'on somme de se cacher. Et même au sein du mouvement des femmes, dit Lorde, il faut encore lutter « for that very visibility which also renders us most vulnerable, our blackness » — « pour cette visibilité même qui nous rend aussi le plus vulnérables, notre négritude ». La vulnérabilité, ici, n'est pas une, elle est plusieurs, et ces plusieurs ne s'additionnent pas : ils se nouent.

C'est précisément ce nœud que la juriste Kimberlé Crenshaw nommera, à la fin des années 1980, l'intersectionnalité (non indexée au corpus — à vérifier). Je dois être ici d'une honnêteté méthodologique stricte : Crenshaw ne figure pas dans nos sources vérifiées, et je ne lui prêterai donc aucune citation littérale ni aucune formule précise. Je me bornerai à l'idée la plus générale et la mieux établie, en la présentant comme un outil de lecture, non comme un texte cité. L'intuition, telle que Lorde l'incarne avant la lettre, est celle-ci : être femme, être noire et être malade ne s'ajoutent pas comme trois handicaps qu'on cumulerait. Cela se compose, comme se composent des forces qui changent de direction en se rencontrant. La femme noire malade n'est pas une femme, plus une personne noire, plus une malade : elle occupe une position qui n'est réductible à aucune de ces catégories prises isolément, et que les dispositifs pensés pour l'une — le féminisme conçu pour des femmes blanches, l'antiracisme conçu pour des hommes noirs, la médecine conçue pour un patient sans race ni genre — laissent systématiquement dans l'angle mort. Voilà ce que veut dire cumuler les expositions : non pas faire la somme, mais reconnaître la composition. Et notre critère de série prend alors toute sa portée. Car la question « qui peut dire sa maladie ? » se redouble : il ne suffit pas de pouvoir dire « j'ai un cancer ». Encore faut-il pouvoir dire de quel lieu on le dit — d'un corps qui est aussi racialisé, aussi genré, aussi marqué. La parole de Lorde sur sa maladie est inséparable de sa parole sur sa négritude et son lesbianisme ; lui retirer l'une, c'est mutiler les autres. C'est pourquoi Lorde refuse qu'on découpe : elle veut être dite tout entière, ou pas du tout.

Faisons le bilan de ce que ce cours aura mis en place, car il prépare directement la suite. Nous sommes partis d'une seule idée — la maladie comme épreuve de la parole — et nous l'avons déployée en trois moments qui sont aussi trois manières de répondre à notre double critère. Avec Sontag, nous avons vu qui parle à la place du malade : les métaphores, militaires et morales, qui culpabilisent, isolent, et finissent par armer la politique la plus meurtrière ; et nous avons entendu son remède, la purification, le souhait que la maladie redevienne un fait sans message. Avec Lorde, nous avons vu comment le malade peut reprendre la parole : non en effaçant sa différence sous la prothèse, mais en faisant de son corps mutilé une parole publique, la transformation du silence — qui tue — en langage et en action — qui relie. Et nous avons découvert que le silence sur la maladie, loin de protéger l'intimité, peut être une violence de plus, celle qui isole et qui fossilise. Enfin, avec l'intuition que Lorde porte et que Crenshaw nommera, nous avons appris que ces expositions ne s'additionnent pas mais se composent, et que dire sa maladie, c'est aussi pouvoir dire le lieu pluriel d'où on la dit. La controverse — purifier ou signifier — ne s'est pas résolue par l'élimination d'un camp, mais par la reconnaissance qu'ils visent le même ennemi : la dépossession de la parole du malade. Sontag déblaie ; Lorde construit. Et il restait, derrière les deux, la question du lieu d'où l'on parle, que la composition des vulnérabilités vient compliquer.

Or cette question du lieu de la parole — qui parle, depuis où, et avec quelle légitimité quand d'autres prétendent parler en son nom — est exactement celle qui nous attend au cours suivant. Nous y quitterons le corps malade pour le corps colonisé et le sujet subalterne ; nous demanderons, avec Spivak, si le subalterne peut parler, ou si toute parole qui prétend le porter le recouvre d'une nouvelle métaphore ; et nous demanderons, avec Mahmood, si l'agentivité que nous valorisons — celle de Lorde qui se fait guerrière, celle de la révélation de soi — n'est pas elle-même une grille que nous imposons à des vies qui se disent autrement (auteurs non indexés au corpus — à vérifier). Car nous aurons appris ici une leçon qui ne nous lâchera plus : rendre la parole à celui qu'on a fait taire n'est jamais simple, et le geste même qui veut la lui rendre peut, s'il n'y prend garde, parler encore à sa place. La maladie nous aura servi de première école de cette difficulté. Le miroir du matin, devant lequel Audre Lorde a choisi de ne pas mentir, restera notre image : car la question n'était jamais seulement de savoir qui est blessé, mais de savoir qui, du blessé lui-même ou de la voix des autres, aura le dernier mot sur sa blessure.

Sources